Tribune libre à l’auteure Laura Nsafou : "Les Noir.es sont invisibilisés dans la littérature" Tribune libre à l’auteure Laura Nsafou : "Les Noir.es sont invisibilisés dans la littérature"

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"Les Noir.es sont invisibilisé.es dans la littérature." Tribune libre à l’auteure Laura Nsafou

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Publié le Mercredi 5 Septembre 2018

Les références de Laura Nsafou ? Racine et Baudelaire autant que Nina Simone et Beyoncé. Auteure et blogueuse littéraire, elle est aussi connue pour son compte Twitter Mrs Roots, où elle partage son engagement afro-féministe. Le 5 septembre 2018, elle ressort "Un million de papillons noirs" (éd. Cambourakis). Un livre pour enfant qui raconte l’histoire d’"une petite fille à la peau noire, aux grands yeux bruns et aux cheveux crépus", moquée par ses camarades. Pour Glamour, elle a choisi de parler de l’invisibilisation dans le monde littéraire.

On me demande souvent quels livres m'ont marquée plus jeune. Mais le propre de l'invisibilisation est bien de ne pas se voir, et l'oubli des quelques personnages noirs, aperçus au second plan de temps à autre, en dit long sur le sujet. Quand j'étais petite, je n'étais pas une mordue de lecture, mais d'écriture. J'ai le souvenir très net d'avoir collé maladroitement plusieurs feuilles blanches, à l'aide de scotch transparent, et d'avoir écrit et illustré une histoire. Chaque cahier, chaque histoire me donnait la sensation qu'il était facile de créer des personnages qui me ressemblaient. Ils n'étaient pas au second plan, mais en première ligne et, je l'avoue, ils reprenaient parfois les aventures de ces livres ou de ces films d'animation connus, où aucun personnage noir ne figurait. J'exhibais fièrement mon ouvrage à mes parents, à mes camarades aussi. J'avais huit ans.

"J'ai commencé à écrire des romans à l'âge de douze ans, publié mon premier roman à seize ans, mais le monde du livre étant ce qu'il est, j’ai fini par comprendre que je n'ai pas le profil."

À l'époque, il n'y avait pas de femmes noires sur les plateaux télé, présentant un roman qui serait sur les femmes et les filles afrodescendantes, en France ou plus largement en Europe. À travers les médias et les nombreuses rentrées littéraires, j'ai mesuré notre invisibilisation et compris que ce type d'histoires n'existait pas et n'était pas attendue. L'esclavage, la colonisation, la ségrégation raciale, la violence dans la banlieue ou les expériences dans des pays du continent africain sont les créneaux qui nous sont dédiés, répondant à un imaginaire occidental, déjà écrit pour nous.

Quand mon roman À mains nues a été annoncé en 2017 par les éditions Synapse, je me souviens d'un commentaire posté sur Internet, sous la couverture. Nous avions pris le parti d'y faire apparaître l'héroïne, une femme noire de dos, effleurant son épaule. Pas d'indices sur ses origines, pas d'images en noir et blanc pour rappeler la lutte des droits civiques, pas de chaînes ou de photos grainées rappelant l'esclavage. Juste une femme noire d'aujourd'hui, de dos. L'auteur de ce commentaire disait être "surpris" par la couverture, car il peinait à "situer" le personnage. J'ai souri. Les corps des femmes noires ont été tant de fois racontés – faisant parfois l'objet de procédés littéraires douteux – qu'ils se sont figés selon certaines représentations et certains récits sans que nous n'ayons le droit à la parole. Notre contemporanéité surprend, et, lorsque nous proposons d'autres histoires, on nous répond que "ça ne vendra pas". Or, c'est la consolidation de ces stéréotypes qui amène le public à s'y habituer. Et non l'inverse.



La même année, l'album jeunesse Comme un Million de Papillons Noirs est sorti. Accompagnée d'une équipe éditoriale et d'une illustratrice à l'écoute, j'ai pu verbaliser ce que je voulais voir autant dans le texte que dans l'image du livre : une diversité de coiffures, de types de cheveux, de carnations, d'origines, de personnages ; où la présence de personnages noirs n'était pas synonyme de lointain et d'exotisme. Je souhaitais aussi y retrouver la même poésie que la citation de Toni Morrison, qui m'a inspiré cette histoire. Adé est une petite fille noire qui connaît les moqueries que beaucoup d'autres filles noires entendent encore aujourd'hui à l'école ; et il n'est ni communautariste, ni excluant, que de souligner la singularité de cette expérience pour leur redonner confiance en elles. Si le récit de nos singularités empêche certains d'y voir de l'universel, nous n'en sommes pas responsables. Il est facile de présenter le livre comme une fenêtre sur le monde, mais à quoi cela sert-il si l'on s'obstine à le regarder d'une manière tronquée ?

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Il est bien question de diversifier les voix qui la composent et la produisent.

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Si ces derniers mois ont été marqués par un bel accueil de Comme un Million de Papillons Noirs – tant par des enfants et leurs parents, que par des adultes, des professeurs, des médiateurs culturels, des bibliothécaires, etc. – la nécessité de diversifier une littérature française ne doit pas se faire seulement à la surface. Il est bien question de diversifier les voix qui la composent et la produisent. Placarder une réalité africaine-américaine ou autre sur ceux et celles vivant ici ne résoudra pas le problème.

Alors, comment agir ? L’association Diversité & Kids a tenté de répondre à cette question. En mettant en avant des ouvrages avec des histoires singulières, leur équipe guide parents et enfants pour trouver des ouvrages à leur image ; et donne la parole aux auteurs, illustrateurs et éditeurs soucieux d’aborder plusieurs thèmes oubliés (la grossophobie, le sexisme, le racisme, le validisme…). Depuis plus d’un an maintenant, travailler avec eux m’a non seulement permis de mesurer les attentes des lecteurs, mais aussi de faire de formidables rencontres : une psychothérapeute pour enfants, des scénaristes de jeux vidéos... Autant d’exemples qui prouvent qu’une meilleure représentation de la société est l'affaire de tous et ne peut se faire que collectivement. Cela demande un travail en soi, et une remise en question des industries culturelles.

Jo Güstin, Madina Guissé, Kiyémis, Aude Konan... Ce sont quelques noms, parmi d'autres, qui composent une nouvelle génération d'auteures françaises ou francophones, et qui portent d'autres récits, d'autres imaginaires. La pluralité de nos travaux est un rappel que nous ne ferons pas "exception". Nous ne donnerons pas l'illusion que "le problème de la diversité en littérature est réglé", car il y a autant d'histoires que d'auteurs susceptibles de les raconter.
Et tout autant de lecteurs, prêts à les découvrir...

Le livre Comme un million de papillons noirs, de Laura Nsafou et Barbara Brun, sort mercredi 5 septembre 2018 aux éditions Cambourakis.

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