Véganisme : mais pourquoi les hommes postent-ils des photos de steaks sur les réseaux ? Véganisme : mais pourquoi les hommes postent-ils des photos de steaks sur les réseaux ?

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Véganisme : mais pourquoi les hommes postent-ils des photos de steaks sur les réseaux ? par Coline Clavaud-Mégevand

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Publié le Mardi 19 Février 2019

Les recettes végé et vegan cartonnent sur les réseaux sociaux ? Il n'en fallait pas plus pour que certains prennent le contrepied de la tendance, en inondant nos timelines de steaks, boulettes et entrecôtes. Avec, en tête, un véritable agenda politique... Décryptage.

Si Instagram est rempli d’appétissantes assiettes d’avocado toast et autres salades quinoa-boulgour, une autre tendance Web la joue saignante, à l’aide de photos de steaks XXL et de tags ironiques, comme #NotVegan ou #GoVeganGo. Sur Twitter, même genre de provocations : mise en vente de t-shirts "Pas Vegan" par la marque du même nom fin janvier 2019, images d’entrecôtes-frites agrémentées de commentaires à destination des végétariens, déclarations tonitruantes de personnalités anti-végans… Dernière en date : celle du docteur Christian Recchia, "expert santé" sur RMC, qui affirmait début février que "le lundi sans viande (lui faisait) penser à Staline". Des propos repris par plusieurs médias Web, et illustrés avec… de belles tranches de barbaque. Mais pourquoi tant de viande ?
 

 


Le mythe du mammouth               

Difficile de ne pas le remarquer : ces posts hyper-protéinés sont, dans l’immense majorité, partagés par des hommes. Et ce n’est pas un hasard, selon Nora Bouazzouni, autrice de Faiminisme – Quand le sexisme passe à table (éd. Nouriturfu) et animatrice du podcast Plan Culinaire. "Assez bêtement, depuis l’enfance, on nous a collé dans le crâne l’idée que la recherche de la nourriture était organisée selon une division sexuelle stricte, explique-t-elle : les hommes subvenaient au besoin alimentaire de la tribu en tuant des mammouths, pendant que les femmes et les enfants restaient assis dans leur grotte". Un mythe, puisque les femmes contribuaient à l’effort alimentaire en cueillant et en chassant du petit gibier, et que les mammouths restaient des proies exceptionnelles, présentes uniquement dans certaines régions précises du monde. L’image de nos livres d’histoire, montrant des Homo sapiens armés de cure-dents face à des monstres laineux, est scientifiquement fausse ? Qu’importe pour les viandards fragiles, qui vont exhiber leur steak comme d’autres, leur quéquette. Ou leur porte-monnaie, ajoute Élise Desaulniers, autrice de Le défis vegan 21 jours (ed. La plage) et directrice générale de la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux de Montréal. "Le steak est aussi un symbole de pouvoir financier, analyse-t-elle. C’est la nourriture des riches, de ceux qui n'ont pas à se soucier des autres. L’autrice féministe Carol J. Adams montre d’ailleurs comment la société patriarcale sépare le monde en deux catégories. La première, 'A', constituée des hommes, des Blancs, de la civilisation, du capital, des êtres humains. La seconde, 'non-A', comprend tout le reste, ce qui relève du second ordre : les femmes, les non-Blancs, la nature, les Premières Nations… et les animaux non-humains". Montrer son steak garantirait donc d’être un membre des 'A'". Avec un double effet Kiss Cool : le pouvoir d’emmerder les végans.

Du sang de navet dans les veines              

Un rapide tour du Web le prouve : le végan, comme son pote végétarien, crispe les foules. Une détestation due, selon Nora Bouazzouni, à un sérieux problème d’image. "De même qu’on associe le fait de manger des animaux à la force, manger des légumes ferait de vous quelqu’un de faible, détaille-t-elle. Beaucoup d’hommes sont du coup moqués car ils sont végétariens ou végétaliens, de la même façon que quand ils se disent féministes. Comme si se soucier du sort des oppressés et des plus fragiles était un signe de faiblesse..." Ajoutez à cela le fait que le végé remet en cause un dogme (l’humain aurait besoin de viande pour vivre), et le cocktail devient explosif. "Il est très difficile pour certains de se remettre en question sur ce sujet, développe Nora Bouazzouni. Quand on explique à quelqu’un que manger de la viande provoque de la souffrance animale ou nuit à la planète, ça crée chez lui une dissonance cognitive" – cette tension qui nait en nous quand des pensées ou croyances entrent en contradiction dans notre tête. Comprendre la démarche végé demanderait donc une déconstruction trop violente pour les esprits d’omnivores convaincus, leur réflexe premier étant de sauter à la gorge de celui qui a changé de bord. Et qui est désormais perçu comme prosélyte.

"Avant, les végétariens était vus comme des babas cool pacifistes, qui fichaient la paix aux autres, rappelle Nora Bouazzouni. Maintenant, on a le sentiment qu’ils veulent contraindre les gens, en les empêchant de manger de la viande". Pas besoin pourtant d’être militant végé pour agacer : en postant leur steak à la cantonade, les antis cherchent à toucher tous les adeptes, dont la seule existence représente une provocation, estime Élise Desaulniers : "En étant en pleine forme sans manger de viande, on ébranle l'idée dominante qu'il est normal, naturel et nécessaire de le faire. Ceux qui publient des photos de steak ou de tête de cochon, veulent montrer qu'ils sont "solides", qu’ils ne se laissent pas influencer par les courants à la mode. Ces photos polarisent : autant elles provoquent les véganes, autant elles permettent aux amateurs de viande de se solidariser contre la 'menace extérieur'". Qui porte un nom terrifiant : celui de "bobo", dont le végé n’est au fond qu’une sous-espèce.
 


"On peut plus rien manger !"

Nora Bouazzouni le rappelle : si on trouve aujourd’hui des produits végans dans les campagnes les plus reculées de l’Hexagone, "les végés sont plus que jamais associés à une élite parisienne et bobo". Une anti-France des ronds-points, qui chercherait à imposer son idéologie et ses codes, et dont le mépris de classe transpirerait tel un steak de tofu au fond d’une poêle. Insupportable, surtout pour les classes populaires… "Quand on n’a pas d’argent pour se payer des voyages ou le dernier téléphone, souligne-t-elle, c’est très difficile d’entendre qu’on devrait se passer du seul plaisir accessible. A savoir la bouffe, puisque les plats les moins chers (tout-prêts, ultra-transformés...) contiennent quasi-systématiquement de la viande". Un des grands arguments des carnistes est d’ailleurs en faveur des moins aisés : le véganisme signifierait la mort des petits éleveurs et des pertes économiques énormes pour nos campagnes. Une rhétorique perverse, selon Nora Bouazzouni, qui rappelle que "les éleveurs sont dans une détresse terrible. Ils doivent être productifs pour satisfaire la demande et maintenir des prix bas, ce qui veut dire travailler dans des fermes-usines, avec un sentiment de pression terrible. Culpabiliser les végés, ça n’est pas un discours pro-pauvre !"
 


Il feint pourtant de l’être, alors qu’il est souvent porté par les élites (politiques, lobbyistes...) et une certaine classe bourgeoise qui aime à regarder dans le rétroviseur. "Un peu comme le lait pour l’alt-right américaine, le steak est un symbole conservateur, remarque Elise Desaulniers. De la société 'd'avant' : avant que les femmes, les minorités sexuelles et ethniques, les écolos aient droit de paroles, quand seule un poignée d'hommes blancs avait droit de parole et contrôlait la planète". Ce même homme blanc qui, aujourd’hui, essaie de conserver ses privilèges à coup d’entrecôtes shootées à l’iPhone. Pathétique ? Sans doute. Mais aussi dangereux, cette poignée de toxiques parvenant à hystériser les débats. Résultat : on en oublierait presque une réalité : à l’échelle de la planète, la production de viande est cinq fois supérieure à celle du début des années 1960, et selon la prestigieuse revue Science, sa consommation devrait augmenter de 76% d’ici le milieu du siècle.

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