"Trash Dating" : comment le sexe est devenu un produit de consommation "Trash Dating" : comment le sexe est devenu un produit de consommation

L'époque en live

"Trash Dating" : comment le sexe est devenu un produit de consommation par Anne Lods

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Publié le Mercredi 12 Décembre 2018

Swipe à gauche, swipe à droite… Grâce aux applis de rencontres, il est très facile de passer la nuit avec quelqu'un puis de le jeter ensuite. On appelle ça le "Trash Dating", et il est malheureusement symptomatique de notre société.

Parfois directs, "Tu suces ?", souvent sans détours "Je te veux", et régulièrement savamment copiés-collés d’un match à l’autre, "Tu fais quoi, là ? Ça te dirait d’aller boire un verre, et plus si affinités ?", voilà le genre de messages que reçoit Juliette*, 25 ans, éditrice, tous les jours sur l’appli de rencontre Fruitz. Et qu’on se le dise, ça n’a rien de surprenant. Aujourd’hui, Tinder, Badoo et autres applis où l’on swipe sont majoritairement utilisées dans un but sexuel. Exit les sites du début des années 2000 où l’on cherche l’amour, le vrai et avec qui on tchatche pendant plusieurs semaines avant d’envisager d’aller boire un verre. D’après une étude de l’Ifop, aujourd’hui, 57% des hommes et 39% des femmes seraient sur une appli uniquement pour pécho. Et ça a un nom : le Trash Dating. Traduisez-le, "rencontres poubelles". L’idée ? Consommer puis jeter. Aujourd’hui une subite envie de sexe est aussi facile à assouvir qu’une envie de Twix, et ça n’a rien de honteux. 

Pour mieux comprendre ce phénomène, on a interrogé la sociologue et chercheure à l’ISC Paris, Catherine Lejealle, qui associe d’abord cette surconsommation de sexe, au Binge Drinking (boire à outrance) et au Binge Watching (mater des séries h24). "Le Binge Dating, c’est une excitation pour la démesure, nous explique-t-elle. On recherche sans cesse le renouvellement des coups d’un soir et, de la même manière qu’avec l’alcool, l’important sera de consommer le plus et le plus rapidement, sans forcément penser à la qualité." D’où les questions sans détour des matchs de Juliette*…

Certain.e.s vont même plus loin pour multiplier les opportunités et assouvir leurs pulsions plus facilement : ils s’inscrivent sur plusieurs applis de rencontre à la fois. Anna*, qui n’a jamais trouvé appli à son pied, navigue souvent de l’une à l’autre, et nous avoue qu’il n’est pas rare de tomber sur les mêmes profils. "Généralement, les photos sont les mêmes, et leur techniques de drague aussi", nous confie la célibataire de 23 ans. Puis, d’autres n’hésitent pas à user de subterfuges rondement menés pour arriver à leurs fins. "J’ai eu un rencard avec un mec sympa, même si j’arrivais pas à le cerner, la soirée s’est plutôt bien passée, nous raconte Anna*. Je le voyais enchaîner les verres d’alcool, alors que je sirotais mon thé glacé. De fait, à la fin de la soirée, il était totalement bourré et moi j’étais sobre. Il devait rentrer en voiture. Comme j’étais embêtée de le laisser conduire alcoolisé, j’ai essayé de savoir s’il avait un ami chez qui dormir à proximité. Il ne lui a pas fallu longtemps pour me demander s’il pouvait passer la nuit chez moi. J’ai refusé et l’ai laissé rentrer chez lui. Je sais qu’il est bien arrivé mais je n’ai jamais eu de nouvelles. Je pense que tout était calculé."
Catherine Lejealle associe volontiers cette tendance de Trash Dating aux codes nés avec les réseaux sociaux. "Aujourd’hui, on doit respecter une représentation sociale, ajoute-t-elle. On vit dans un mouvement perpétuel d’agitation. On ne peut plus rester chez soi une soirée, on doit voir des choses, sortir, voir le dernier rooftop à la mode, pour se sentir accompli". Les coups d’un soir, un nouveau moyen de se sentir exister au sein d’une communauté donc, et surtout du cercle d’amis, où l’on cherchera, simplement, à savoir qui a la plus grosse. Juliette* en a été témoin (et victime) : son match lui a avoué que ses potes et lui appelaient leurs conquêtes par leur lieu de résidence. Ravie d’apprendre qu’elle était identifiée "Porte Dauphine", elle est rapidement passée à autre chose et n’a plus jamais voulu entendre parler de "Voltaire, 11e arrondissement"...


La faute à la technologie

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Aujourd’hui, en trois minutes, tu trouves quelqu’un de disponible pour une relation sexuelle.

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Comment a-t-on pu en arriver là ? Pour la sociologue, l’avènement de la technologie a grandement facilité le Trash Dating. "Aujourd’hui, grâce aux smartphones et à tous les abonnements illimités, il n’existe plus aucune barrière financière ni technique, développe Catherine Lejealle. Il y a 15 ans, quand on s’inscrivait sur un site de rencontres, c’était beaucoup plus compliqué : il fallait créer son compte, choisir ses critères de matching, laisser le temps aux machines de procéder à un premier tri, commencer à envoyer des messages dont on recevait les réponses trois jours plus tard. Aujourd’hui, en trois minutes, tu trouves quelqu’un de disponible pour une relation sexuelle, sur ton téléphone."

Et ce dans la rue, sous la couette ou assis sur les toilettes. L’accessibilité et la gratuité entraineraient donc une sorte de boulimie de sexe, autant que le désir d’accomplissement cité plus haut. Pourtant, ça ne fait que réduire l’autre à un vulgaire objet de consommation et pousse beaucoup d’utilisateurs à quitter les plateformes, se sentant instrumentalisés. Julien*, 24 ans, s’est inscrit par curiosité sur une appli de rencontres il y a quelques années. Il matche avec une jeune femme qui lui parle assez rapidement et complimente son apparence. "Très tôt, la conversation tourne autour du sexe donc je l’invite chez moi, avant d’annuler au dernier moment, nous confie-t-il. J’avais un mauvais pressentiment. Mais elle n’a pas lâché l’affaire, elle revenait à la charge très souvent, et j’ai eu du mal à lui faire comprendre que je ne coucherais pas avec elle. C’était comme si j’étais coincé et ça m’a beaucoup gêné." Depuis, Julien* n’utilise plus les applis et privilégie les rencontres fortuites et tout ce que ça implique, pour le meilleur et pour le pire.



Un comportement régi par la peur de souffrir

Car s’il y a bien une chose qui ne risque pas d’arriver sur les applis, c’est qu’on vous brise le coeur. Dès le départ, les règles du jeu sont fixées et c’est ça qui plaît autant. Qui plus est, personne n’a réellement à faire le premier pas (sauf les femmes sur Bumble ou AdopteUnMec, mais ça fait partie intégrante de ces applis), on est protégé par notre écran tout en ayant accès à des gens qui nous plaisent et à qui on sait avoir plu aussi.

On reprend donc tout à zéro : des règles du jeux de la séduction aux barrières de l’intimité. Coucher avec quelqu’un n’est plus aussi intime que d’être en couple avec. De toute façon, dans l’imaginaire (ou même l’inconscient) d’une majorité d’utilisateurs, une appli n’est pas un endroit où l’on peut envisager rencontrer l’homme ou la femme de sa vie. Juliette*, alors qu’elle questionnait la relation qu’elle avait avec un garçon rencontré sur une appli et vu à plusieurs reprises, a reçu comme réponse : "De toute façon, je ne veux pas me mettre avec quelqu’un connu sur Tinder". Soit. Anna*, quant à elle, a du essuyer plusieurs moqueries sur le fait qu’elle cherchait un compagnon pour une durée indéterminée, et pas juste un plan cul. Comme si la façon de se rencontrer définissait l’essence même des relations et leurs limites, Tinder ne serait donc pas un moyen d’afficher qu’on est disponible sentimentalement, bien au contraire.
Pourtant, selon Catherine Lejealle, tout le monde rêverait de grandes histoires d’amour et s’inscrire et consommer via des applis de rencontres traduirait simplement une peur de l’abandon, des désillusions et du coeur brisé. "On reste frileusement préservé sur ces applis, explique la sociologue. En s’engageant dessus, c’est principalement par peur de soi et du rejet. En enchaînant les coups d’un soir, on ne trouve jamais l’épanouissement, celui qui s’inscrit dans la durée… Vous savez, ces histoires passionnées que l’on voit dans les films et dans les romans d’amour, tout le monde en rêve."  Comme quoi, au fond, l’être humain aspire à la continuité et au confort… Hé oui, même Kevin qui prétend le contraire. Et puis, ne soyons pas totalement désespérés, il existe aujourd’hui des couples Tinder et aussi des bébés… Hauts les coeurs. 

* Les prénoms ont été modifiés

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