Sport : la championne Caster Semenya discriminée car intersexe Sport : la championne Caster Semenya discriminée car intersexe

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Sport : la championne Caster Semenya exclue de la compétition car trop puissante ? par Coline Clavaud-Mégevand

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Publié le Vendredi 3 Mai 2019

Le 1er mai 2019, le Tribunal Arbitral du Sport a rejeté le recours de la double championne olympique Caster Semenya, dont le corps sécrète naturellement un taux de testostérone plus élevé que la moyenne et qui refuse de le faire baisser artificiellement. Retour sur une décision discriminante.

Double championne olympique, triple championne du monde du 800m, la Sud-Africaine Caster Semenya est avant tout une immense coureuse. Mais aussi, une athlète qui se bat contre les institutions. Hyperandrogène, c’est-à-dire dotée d’un corps qui sécrète naturellement un niveau élevé de testostérone, elle était dans le viseur de la Fédération internationale d’athlétisme, qui lui demandait de réguler artificiellement le taux de cette "hormone de l’effort". Elle avait donc déposé un recours auprès du Tribunal Arbitral du Sport, qui a rendu sa décision mercredi. Verdict des trois juges : il donne raison à la Fédération internationale d’athlétisme. Au nom de l’équité des chances pour les autres sportives, Caster Semenya devra donc avoir recours à la chirurgie ou à la prise d’un traitement pour continuer à participer aux compétitions.

Si Caster Semenya possède cette particularité, c’est qu’elle est une personne intersexe (sans pour autant s’affirmer comme telle). Un terme biologique qui décrit, selon l’ONU, les êtres humains "nés avec des caractéristiques sexuelles qui ne correspondent pas aux définitions typiques de 'mâle' et 'femelle'". Une variation naturelle et saine du vivant, et un terme parapluie qui recouvre une pluralité de réalités, pouvant concerner les chromosomes, le système hormonale et/ou l’anatomie. Victimes de discriminations mais aussi, de tortures de la part du corps médical selon l'ONU, les personnes intersexes dénoncent aujourd’hui une décision inique. Loé, membre du Collectif Intersexes et Allié.e.s-OII France, explique : "Nous sommes consterné.e.s. Le Tribunal Arbitral du Sport avait donné raison à l'athlète Dutee Chand dans un cas très similaire, et Caster Semenya a été aidée par les avocats de cette dernière. Nous avions bon espoir que le TAS recadre à nouveau l'IAAF vu la similarité des cas, et la dimension discriminatoire du nouveau règlement."


Un verdict idéologique ?

Les institutions sportives tenteraient-elles de faire rentrer à toute force les athlètes dans des cases ? C’est ce que pensent les associations intersexes, qui notent que les arguments présentés ne reposent sur aucune base scientifique. "L'IAAF a été incapable de prouver que la testostérone est déterminante dans les performances sportives, souligne Loé. Des athlètes sans hyperandrogynie font de meilleurs temps, et d’autres avec hyperandrogynie ne décrochent aucune médaille. Il s'agit d’un prétexte : ce n'est pas un hasard si les taux évoqués correspondent précisément à ceux de Caster, et les disciplines visées, à celles où elle excelle. Quant à l’argument 'Il faut donner une chance aux autres', il est foncièrement malhonnête, car des athlètes continuent à battre Caster à la course. D’autre part, le taux d'hormones n'est qu’un avantage naturel parmi d'autres. Va-t-on exclure les athlètes dont le cœur, les poumons sont trop performants, qui ont de plus grandes jambes, de plus grands bras ? C’est absurde de prétendre que des athlètes de haut niveau ont des anatomies 'dans la moyenne'." Michael Phelps, par exemple, est lui aussi physiquement exceptionnel. Le nageur onze fois médaillé d'or aux JO est doté d’une prédisposition génétique qui lui permet de produire moins d’acide lactique (une substance entraînant des douleurs musculaires intenses durant l’effort), sans que cela n'ait jamais posé problème aux institutions.

 


La discrimination dénoncée par les militant.e.s porte un nom : l’intersexophobie, un système qui vise à "rectifier" les personnes intersexes, en commençant par utiliser tout un arsenal de termes les classant dans la catégorie des personnes malades. "L'IAAF utilise des termes pathologisants, développe Loé, comme 'DSD' (troubles du développement sexuel en français), parle de syndrome et stigmatise les écarts de taux d’hormones par rapport à une soi-disant norme. Cette obsession du "vrai sexe" atteint en premier lieu les personnes qui présentent des variations du développement sexuel – et donc, les intersexes." Caster Semenya cumulant d'autres facteurs d'exclusion, selon ses partisan.e.s...

(Cliquez sur le thread pour dérouler)

Triple peine

Si cette décision est qualifiée d’intersexophobe par les personnes qui vivent avec cette variation, ce n’est pas la seule discrimination dénoncée. Caster Semenya s’est retrouvée dans l’œil du cyclone notamment parce que certaines de ses consœurs l’ont dénoncée publiquement comme étant une tricheuse. C’est le cas de la coureuse britannique Lynsey Sharpe. En 2016 et après l’épreuve finale du 800 mètres, elle avait expliqué en pleurant à un journaliste que "le changement de règle" autorisant la Sud-Africaine à courir sans baisser son taux de testostérone l’avait empêché de gagner (elle avait fini sixième). Elle avait aussi sous-entendu que deux autres coureuses, la Canadienne Melissa Bishop et la Polonaise Joanna Jozwik, étaient de son avis. Trois athlètes blanches, et un discours dénoncé comme racistes par certains médias et activistes. Les sportives noires, comme Serena Williams, sont en effet régulièrement présentées comme dotées d’avantage physiques qui en feraient pratiquement des hommes, et elles ne mériteraient donc pas de gagner face à de "vraies femmes". Dans un communiqué de presse, la Fédération sud-africaine a elle aussi dénoncé une décision raciste, estimant que "le TAS a jugé bon d'ouvrir les plaies de l'apartheid".

Du côté du Collectif Intersexes et Allié.e.s, on estime enfin que le verdit est misogyne. "Dans ce nouveau règlement, seules les femmes doivent raboter leurs avantages hormonaux, relève Loé. S'il s'agissait vraiment d'une question d'égalité des chances, la même mesure devrait s'appliquer aux hommes. On veut maintenir l'idée que les femmes puissantes n'existent pas, et on veut des résultats nettement plus faibles chez les femmes".

Au total, Caster serait donc visée "parce que noire, sud-africaine, ouvertement lesbienne et non conforme aux stéréotypes de genre". L’affaire, qui fait grand bruit depuis mercredi, ayant au moins le mérite d’ouvrir une réflexion de fond sur la légitimité des catégories binaires dans le sport. "Cela fait longtemps que les scientifiques, biologistes ou médecins savent qu'il n'y a pas un critère précis de différenciation sexuelle, rappelle Loé. Cette fixation sur les hormones, alors que toutes les femmes cis dyadiques (non intersexes) produisent de la testostérone, est le signe d'un repli conservateur obsédé par la différence des sexes, qui relève plus de la Manif pour Tous que d'une réflexion réelle sur les catégories sportives". Si on devait faire des catégories sportives, d'autres critères pourraient du coup être pris en compte : le poids ou la taille, comme c'est déjà le cas dans d'autres disciplines, "ou pourquoi pas les taux d'hormones, mais aussi la capacité cardiaque ou pulmonaire". Loé estimant qu’à ce jour, le système défend "des représentations réactionnaires de ce qu'est une femme athlète : elle doit rester féminine, séduisante et disponible pour l’œil masculin, et surtout ne pas prétendre à une puissance intimidante pour les hommes. Rien que pour cela, il faut une vraie réflexion sociétale sur le sujet, et non une exclusion systématisée des femmes athlètes qui ne rentrent pas dans les clous".
 

 

 

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