Sea Shepherd : rencontre avec Lamya Essemlali, pirate made in France Sea Shepherd : rencontre avec Lamya Essemlali, pirate made in France

L'époque en live

Sea Shepherd : rencontre avec Lamya Essemlali, activiste des océans par Céline Puertas

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Publié le Jeudi 9 Août 2018

Décriée pour ses opérations musclées, adulée par des bénévoles prêts à tout pour sauver des cétacés, l’association Sea Shepherd lutte depuis quarante ans pour la défense des océans. Rencontre avec Lamya Essemlali, présidente de l’antenne française, qui n’est pas près de rendre les armes.

Sauver les dauphins et l’écosystème marin, le combat de Sea Shepherd semble fédérateur. Pourtant l’association internationale suscite la controverse : sa communication – et son logo façon drapeau de pirates – emprunte à l’imagerie guerrière et ses missions commando ont valu à certains de ses membres de se retrouver derrière les barreaux. Son fondateur, Paul Watson, gourou barbu et antispéciste convaincu, est d’ailleurs recherché par Interpol. En prenant rendez-vous avec Lamya Essemlali, 39 ans, présidente de la section française qui compte 150 bénévoles, on s’attendait à rencontrer une militante grande gueule et bornée, mais c’est une femme pédagogue et posée qui nous parle de ses batailles.

Pour quelle raison avoir rejoint Sea Shepherd ?

En 2005, j’ai rencontré pour la première fois Paul Watson, de passage à Paris pour une conférence, et je me suis tout de suite reconnue dans sa vision du monde. Quand je lui ai dit que j’avais envie de le rejoindre, il a répondu : "Si tu es prête à risquer ta vie pour sauver une baleine, postule !" Ce que j’ai fait. L’été suivant, j’ai participé à ma première mission d’antibraconnage dans le parc marin des Galapagos. J’y ai fait la connaissance d’activistes qui allaient plus loin que moi dans leur démarche. D’habitude, c’était moi la Brigitte Bardot de service ! Il faut savoir que les océans, c’est comme le Far West. Les techniques de pêche actuellement pratiquées sont inacceptables. La surface des mers qui est chalutée est 150 fois plus étendue que celle de la déforestation dans le monde. C’est un carnage monstrueux. Dès le début de mon engagement, j’ai su que c’était la cause ultime à défendre.

Vous n’avez jamais eu peur pendant une mission ?

En Antarctique, où les baleines viennent se nourrir de décembre à mars, j’ai vraiment cru qu’on allait y passer. On cherchait le Nisshin Maru, bateau-usine des baleiniers japonais qui tuent des centaines de cétacés chaque année. Après avoir été capturées, les baleines sont hissées à son bord, puis dépecées et congelées. Malgré une forte houle et l’absence de secours, Paul a décidé de bloquer la route à ce monstre d’acier de 8 000 tonnes. Notre bateau était dix fois plus petit. Au dernier moment, le Nisshin Maru a viré de bord pour nous éviter.

Lamya et Paul Watson, crédit : AFP

Pour sauver les océans, faut-il aimer le risque ?

Quand on s’attaque à des lobbies puissants, on ne peut pas obtenir de résultats signi catifs sans prise de risque. Cela dit, on n’est pas non plus des kamikazes. En quarante ans, le pire qui nous soit arrivé c’est que l’un de nos activistes se fasse ouvrir l’arcade sourcilière par le jet d’eau à haute pression d’un baleinier japonais. Bon... Paul s’est aussi fait tirer dessus en mission – heureusement, il portait un gilet pare-balles – et sa tête est mise à prix par la ma a taïwanaise. Il dit souvent en rigolant : "On mesure son succès au nombre d’ennemis qu’on se fait." Nous, on n’a jamais blessé personne. La violence, elle est surtout de l’autre côté. Mais il y a plein de façons de s’engager à nos côtés sans être en première ligne.

Au bout de dix ans à la tête de Sea Shepherd France, quel bilan tirez-vous de votre action ?

Quand j’ai commencé, Sea Shepherd était perçue comme une organisation extrémiste. Aujourd’hui, le grand public a pris conscience de la gravité de la situation, mais aussi du fait que se contenter de protester ne suffit pas : ce n’est ni assez efficace ni assez rapide, il faut agir. Le message qu’on essaie de faire passer c’est : "Si l’océan meurt, nous mourrons." La moitié de l’oxygène qu’on respire en provient. Du plancton à la baleine, nos destins sont intrinsèquement liés.

Comment choisissez-vous vos missions ?

Au niveau international, on en planife vingt par an, en fonction des disponibilités de nos treize bateaux. Le premier critère, c’est l’efficacité : où peut-on sauver le plus de vies ? Pas besoin d’aller bien loin. On a lancé, en février, une campagne pour les dauphins qui se font massacrer dans l’Atlantique, le long de la côte française. Selon l’observatoire Pelagis, 800 dauphins ont été retrouvés échoués sur ces plages en 2017 après avoir été pris dans des filets, mutilés et balancés par-dessus bord. Sont en cause une trentaine de chalutiers pélagiques qui pêchent le bar ou le merlu, et dont les lets remorqués raclent tout, dauphins compris. Ces bateaux risquent des sanctions s’ils ne déclarent pas ces captures "accidentelles" d’une espèce protégée. Mais il n’existe pas d’organisme mandaté pour recevoir leurs déclarations. Tout est fait pour que la loi ne soit pas applicable. La France a déjà été condamnée par l’Europe pour le laxisme de ses contrôles, mais rien ne change...

Crédit : AFP

Comment financez-vous toutes ces missions ?

Tous nos fonds proviennent de dons de particuliers. Sea Shepherd ne demande pas de subventions pour ne pas avoir de comptes à rendre. Notre budget annuel pour la France est de 1,2 million d’euros, et de 11 millions à l’échelle du monde. Pour comparer, celui de la Ligue pour la protection des oiseaux, en France, est de 16 millions d’euros.

La concurrence est-elle rude entre les associations ?

Il ne faut pas se leurrer, le milieu associatif, ce n’est pas le pays des Bisounours. On est les seuls sur l’antibraconnage, mais sur d’autres créneaux, on gêne. Depuis plusieurs années, on mène une campagne en Méditerranée, "Mare Nostrum", pour ramasser les lets perdus ou abandonnés en mer, qui continuent à tuer pendant des décennies. Les assos qui bossaient sur le sujet ont dit : "Ah ouais, vous débarquez et ça y est, tout le monde en parle." C’est une mentalité avec laquelle j’ai un peu de mal. Par contre, quand on est arrivés à Mayotte pour travailler sur le braconnage des tortues, on a trouvé une petite asso locale menée par des villageois. Là, on a eu envie de collaborer avec eux et de les mettre en valeur.

Y a-t-il des victoires dont vous êtes très fière ?

Oui, aux Îles Féroé en 2014 par exemple, où perdure depuis des siècles une tradition de chasse aux dauphins. Cet été-là, 33 dauphins ont été tués par les Féroïens, contre 1 300 l’année précédente, avant notre intervention. Nos bateaux étant maintenant interdits sur place à la suite du vote d’une loi, on est dans une impasse. On a porté plainte auprès de la Commission européenne, qui s’en fout complètement. Toutes ces victoires sont provisoires. On gagne surtout du temps. Des gens disent encore : "Si les baleines disparaissent, ce sera triste mais ça ne va rien changer à mon quotidien." Mais si on n’arrive pas à sauver les baleines ou les dauphins, qui ont un gros capital sympathie, je ne vois pas comment on va faire pour les autres, les requins, les thons ou les concombres de mer !

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