Agression et harcèlement :  les joggeuses ont-elles raison de flipper ? Agression et harcèlement :  les joggeuses ont-elles raison de flipper ?

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Agression et running : les joggeuses ont-elles raison de flipper ? par Aurore Merchin

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Publié le Samedi 9 Mars 2019

Tel un Petit Chaperon Rouge du monde moderne, le mythe de la joggeuse assassinée colle aux baskets des coureuses, au point de changer leurs pratiques ou de les pousser à renoncer à leur passion. Et si on arrêtait de flipper ?

De 2007 à 2014, la France est frappée par une tragique série noire. Gwendoline, Jouda, Marie-Jeanne, Patricia, Natacha, Marie-Christine et Martine partageaient toutes la même passion : le running. Âgées de 17 à 49 ans, elles ont disparu pendant leur jogging, avant d’être retrouvées mortes, frappées, tuées à l’arme blanche ou étranglées, l’une d’elles violée… Six auteurs de ces crimes ont depuis été condamnés, de vingt ans de réclusion à la perpétuité. Un septième suspect a été renvoyé devant les assises en février dernier. La localisation de ces faits divers – du Bas-Rhin à l’Ardèche, du Nord à Nîmes, de la Haute-Garonne à la Seine-Saint-Denis et la Seine-et-Marne – instille l’idée que la menace rôde partout. Sept joggeuses assassinées en sept ans. Une litanie macabre reprise ad nauseam par les médias après la disparition, le 28 octobre 2017, d’une nouvelle femme, Alexia Daval, dont le mari, Jonathann, affirme aux gendarmes qu’elle est partie le matin faire son jogging et n’a pas réapparu. Son corps est retrouvé à moitié calciné deux jours plus tard, dans le bois de la Vaivre (Haute-Saône). Au bout de trois mois, le mari éploré avoue l’avoir en fait étranglée "par accident". L’affaire Daval ne serait finalement qu’un cas classique de crime conjugal (108 autres femmes sont mortes tuées par leurs compagnons la même année – une statistique autrement angoissante). Jonathann nie depuis avoir tué son épouse et évoque un "complot familial". Bien que vraisemblablement assassinée à son domicile, Alexia continue à chaque rebondissement d’être présentée par la presse comme "la joggeuse assassinée". Et la psychose continue de s’installer.


Courrir sur ses gardes

 "Quand vous courez seule sur une route de campagne, que vous entendez une voiture arriver dans votre dos et que vous avez la sensation qu’elle ralentit, je peux vous dire que vous commencez à flipper. Je ne le ferai plus. À présent, on a davantage conscience que le risque existe et que ça n’arrive pas qu’aux autres. Je m’interroge devant les femmes qui continuent à courir seules dans des endroits déserts, entre chien et loup", explique Carole Legris, présidente de l’association Cojogg, un réseau social qui met en relation des amateurs de jogging pour qu’ils courent ensemble. Créé en 2014, il compte aujourd’hui 7 000 inscrits. Aucun n’a subi d’agression. Un membre a en revanche dû être écarté pour drague lourdingue. Face aux regards appuyés, au joggeur qui semble caler sa foulée sur la vôtre, Carole reconnaît qu’"il est difficile de faire la part des choses entre l’insécurité ressentie et la réalité d’une menace. On est sur nos gardes".
Un juteux business s’est naturellement développé sur cette inquiétude diffuse. Les équipementiers sponsorisent des sessions en groupe et des sociétés organisent des entraînements exclusivement dédiés aux femmes. Certaines joggeuses optent pour les clubs d’athlétisme ou les salles de sport. D’autres pour l’électronique embarquée. Les téléchargements d’applications permettant d’envoyer ses coordonnées GPS aux secours en cas de problème, agression ou – plus souvent – malaise cardiaque, se sont multipliés.


Féministes en baskets

Coureuse obstinée, l’ethnologue Martine Segalen a participé à l’explosion de cette pratique sportive. En 1970, le premier marathon de New York réunissait 127 concurrents. En 2017, plus de 50 000 coureurs franchissaient sa ligne d’arrivée. Dans Les Enfants d’Achille et de Nike, éloge de la course à pied ordinaire (Métailié, 2017), elle a analysé ce "phénomène en mouvement ". Elle y rappelle notamment le long chemin des femmes pour conquérir le droit de courir et le rôle clé de pionnières comme l’Américaine Kathrine Switzer, première femme à courir le marathon de Boston en 1967. Pourchassée par l’organisateur qui tenta de lui arracher son dossard, elle fut disqualifiée et radiée de la Fédération américaine d’athlétisme, avant d’obtenir l’ouverture du marathon aux femmes, à Boston et aux Jeux olympiques. Martine Segalen lui a emboîté le pas : "Cela fait maintenant deux générations que les femmes courent. Quand j’ai commencé, il fallait traverser Paris pour trouver un soutien-gorge et un short adaptés. Aujourd’hui, les femmes peuvent soigner leurs tenues et elles sont très belles." À 77 ans, elle court toujours – seule, car ses copines ont raccroché – autour du lac du bois de Boulogne. "Dans les allées, j’aurais la trouille", nous confie-t-elle. Un membre de son club s’est d’ailleurs fait dérober sa montre sous la menace, en plein après-midi. Elle souligne toutefois : "Il y aura toujours des désaxés, mais c’est infinitésimal rapporté aux nombres de courses et de coureuses." Celles-ci seraient aujourd’hui plus de six millions en France, soit près de la moitié des runners.


Se réapproprier l'espace public

Sept morts, pour six millions de coureuses régulières… La peur suscitée par le drame des joggeuses assassinées relèverait-elle du fantasme ? "Le fait divers, dont l’histoire remonte aux débuts de la presse populaire au XIXe siècle, est une construction, une exagération qui transforme ce qui est rare en menace. C’est aussi un rappel à l’ordre, une invitation à ne pas transgresser", explique le sociologue Patrick Mignon, membre du comité scientifique du think tank Sport et Citoyenneté. Pour qu’un fait divers prenne dans l’opinion publique, il doit avoir une dimension sociale forte. Si le mythe de la joggeuse a un tel impact, alors que les attentats ne nous ont pas dissuadés d’aller en terrasse ou d’assister à des concerts, c’est selon lui qu’il révèle "la tension forte entre cet aspect de la conquête de l’espace public par les femmes et l’imaginaire du Petit Chaperon rouge qui n’aurait pas dû s’écarter du chemin". Symbole d’accomplissement personnel, la course donne aux femmes le pouvoir de libérer leur corps et leur tête, à leur rythme, de prendre du plaisir seule (en sécrétant des endorphines), de se sentir fortes, courageuses, prêtes à conquérir le monde. Dans Free to Run (2016), un documentaire de Pierre Morath qui donnerait envie aux plus velléitaires de s’y mettre, Kathrine Switzer raconte que décrocher le droit de courir un marathon a été pour elle "aussi important que d’obtenir le droit de voter pour les femmes. C’était l’acceptation physique de la femme au sein de la société". Va-t-on laisser le harcèlement de rue et des faits divers rarissimes remettre en cause ce droit ? Le 13 octobre dernier, la première édition du Sine Qua Non Run, une course mixte pour lutter contre les violences faites aux femmes, a réuni 1 000 participants autour du bassin de la Villette, à la tombée de la nuit. "On a choisi ce moment où nombre de coureuses se sentent vulnérables pour dire qu’on doit cesser d’avoir peur, explique son organisatrice, Mathilde Castres. Cette peur, je la ressens, mais on peut la combattre ensemble. On doit prouver qu’on ne désertera pas." 

 

 

 

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