Reportage : des féministes dénoncent "le manque d’action contre le harcèlement sexuel" de la RATP Reportage : des féministes dénoncent "le manque d’action contre le harcèlement sexuel" de la RATP

L'époque en live

Reportage : des féministes dénoncent "le manque d’action contre le harcèlement sexuel" de la RATP par Coline Clavaud-Mégevand

Icône de voter Icône utilisée pour voir valoriser le contenu
Icône de voter Icône utilisée pour voir valoriser le contenu
Icône de visiteur Icône utilisée pour page visite

PLUS LUS

Icône de montre Icône utilisée pour voir le temps de lecture de ce contenu

Temps de lecture

5 minutes

Publié le Mercredi 24 Avril 2019

Ce mercredi 18 avril 2019, un groupe de militantes féministes a interpelé la RATP sur la question du harcèlement sexuel dans les transports en commun. Au programme : chanson, pancartes "Balance ton Port Royal" et visite surprise au siège de la régie des transports parisiens…

Ce matin, à 7h40, un petit groupe de militantes féministes s’est réuni à la station Filles du Calvaire. Un lieu qui n’a pas été choisi au hasard : le calvaire, selon elles, c’est ce que vivent les femmes qui empruntent chaque jour le RER, le bus et le métro. En France, 100% des femmes ont été victimes de harcèlement dans les transports en commun au moins une fois dans leur vie, selon un rapport de 2015 du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes. L’idée d’une action spontanée est justement née suite à une agression, subie par Anaïs Leleux, membre du collectif féministe Nous Toutes


"Le 22 avril, j’ai été agressée par un homme dans le métro, raconte-t-elle devant l'entrée de la station, en distribuant pancartes et feutres. Il s’est collé à moi alors que j’étais assise, puis, quand j’ai cherché à fuir, m’a suivie dans l’escalator. J’ai changé de ligne, mais il a continué son manège. J’ai dû demander à deux personnes d’intervenir pour qu’il descende enfin." Anaïs tente ensuite de se faire entendre par un agent, qui minimise ce qu’elle vient de vivre. Puis elle interpelle la RATP sur Twitter, qui lui répond que c’est à elle de porter plainte, sans quoi, "les images vidéo-surveillance ne pourront être bloquées et cette situation risque de se renouveler." "Non seulement, c’est très culpabilisant pour les victimes, fulmine la jeune femme, mais en plus, ça ne règle pas le problème : dans les stations, où sont les agents formés à l’écoute des femmes harcelées ou agressées ? Et pourquoi n’y a-t-il pas une ligne téléphonique dédiée à la question, plutôt que le 3117, qui est un numéro d’alerte pour tout type d’incidents?"

Autour d’Anaïs, le petite groupe de militantes, qui ont entre 20 et 30 ans, acquiesce. Toutes ont déjà été harcelées verbalement, suivies voire touchées, quand un homme ne s’est pas carrément masturbé sur elles… Myriam, 26 ans, en arrive à avoir "des crises d’angoisse quand elle doit prendre le métro". Aujourd’hui, elle est flanquée de ses camarades, mais aussi de son banjo, la petite troupe ayant décidé de mener son action en chanson. "On a écrit hier une cover de "Balance ton quoi", d’Angèle", explique Myriam. Anaïs a aussi préparé des pancartes ornées de slogans comme "Notre insécurité, Marcel Sembat les couilles" ou encore, "Balance ton Port Royal" – des références à des stations parisiennes, et un concept décliné sous forme d’affiches numériques, diffusées dans la matinée en même temps que le hastag #BalanceTonMétro.

 

Photo : Clément Tissot

Vers 8h et sous le regard des voyageur.se.s qui partent au travail, la troupe s’engouffre dans le métro et se met à entonner la cover, baptisée "Balance ta rame". Interpelées, plusieurs personnes sortent leur smartphone pour filmer. Une femme d’une cinquantaine d’année écoute attentivement les filles entonner : "Laisse-moi te chanter / A toi, ma chère RATP / Que je n’prendrai plus le métro / Les harceleurs, j’en ai plein l’dos". Elle applaudit à la fin de la chanson : "Elles ont raison ! On banalise, alors que toutes les femmes sont concernées. Et pas que dans les transports…" Changement de ligne, nouvelle séance de chant, puis arrêt à Gare de Lyon pour une visite à la Maison de la RATP, le siège du groupe. Il est bientôt 9h, les salarié.e.s entrent dans l’immense bâtiment.

Les militantes se renseignent : où trouver la responsable de la communication ? Une fois localisée, on attend à l’accueil. Anaïs Leleux a prévenu que des journalistes sont là, puis tweete une vidéo de l’opération, reprise par sa camarade de l’association Les Effronté.es. La responsable finit par descendre. L’effet de surprise est total, l’échange entre elle et Anaïs, tendu, même si le ton reste cordial. Le discours officiel est clair : les femmes victimes doivent porter plainte si elles veulent être défendues, et la RATP met déjà beaucoup en place pour leur sécurité, entre la présence d’une police des transports (la Brigade des Réseaux Franciliens), ou encore, la diffusion régulière de campagnes de publicité pour sensibiliser le public.


Insuffisant, selon les militantes. "Quand j’ai été suivie, l’agent RATP que je suis allée trouver m’a dit "Des signalements comme le vôtre, j’en ai quatre par jour", avant de me conseiller de "prendre soin de moi", déplore Anaïs Leleux. Clairement, il faut former les personnels et déployer plus d’efforts, non pas sur la question de la sécurité en général mais précisément sur le harcèlement." Quant au dépôt de plainte, le groupe rappelle qu’il faudrait se rendre au commissariat plusieurs fois par an, voire par mois, au vu de la fréquence des agressions quand on prend les transports tous les jours. Certaines évoquent aussi le fait que la police minimise trop souvent les actes dénoncés, ou refuse tout simplement de prendre la plainte (ce qui est pourtant interdit par la loi). Une autre affaire est rappelée à la responsable : celle de "l'homme à la couronne", un agresseur portant une couronne ciglée Burger King et tenant une pancarte "Free hugs", qui se postait à Saint-Lazare. Dénoncé à partir de 2017 sur les réseaux par des femmes qu'il avait prises dans ses bras ou embrassées de force, mais aussi, localisé avec précision par des usagères, l'homme n'a été arrêté que début avril 2019, uniquement grâce à l'action d'une Parisienne, qui avait vu des photos de lui sur Twitter et reconnu un animateur de l'école de ses enfants. Là encore, la responsable de la com plaide que c'est "l'absence de plainte" qui a empêché une action de la RATP. Mais pas de quoi convaincre les activistes. L'argument massu d'Anaïs Leleux : "Quand on paie notre ticket, on passe un contrat avec la RATP. Elle est tenue de garantir notre sécurité, avec obligation non pas de moyen, mais de résultat. Or, aujourd’hui, les résultats ne sont pas là".

En quittant les locaux de l’entreprise, qui assure qu’elle va rester en contact avec les militantes, on discute de la suite, on surveille les compteurs sur les réseaux, on parle aussi du fait que les moyens humains et financiers mis en place contre la fraude au titre de transport sont sans commune mesure avec ceux débloqués pour protéger les femmes. En attendant d’obtenir ce qu’elles réclament, les jeunes femmes songent à s’organiser en collectif, et Anaïs compte assigner la RATP en justice. "Début avril, rappelle-t-elle, nous avions mené des actions similaires contre le Syndicat National des Gynécologues et Obstétriciens de France. Il menaçait de faire grève des IVG, il se retrouve aujourd’hui sous pression juridique et médiatique". Une pression que les féministes ne comptent pas relâcher : à l'heure où nous écrivons ces lignes, #BalanceTonMétro est le deuxième hastag le plus partagé sur Twitter France. 

 

 

Icône de voter Icône utilisée pour voir valoriser le contenu
Icône de voter Icône utilisée pour voir valoriser le contenu

* champs obligatoires