Qu'y a-t-il derrière la vague de suicides qui remue la K-Pop ? Qu'y a-t-il derrière la vague de suicides qui remue la K-Pop ?

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Qu'y a-t-il derrière la vague de suicides qui remue la K-Pop ? par Anne Lods

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Publié le Mercredi 4 Décembre 2019

Depuis plusieurs années, régulièrement, de nombreuses stars de la K-Pop coréenne se donnent la mort. Un phénomène inquiétant lié directement au harcèlement et aux dysfonctionnements de l'industrie musicale. Décryptage.

MAJ au 04/12/19 :
Le chanteur sud-coréen Cha In-ha a été retrouvé mort ce 3 décembre à son domicile. Il est le troisième suicide en deux mois dans l'univers de la K-Pop. Il avait récemment décidé de faire "une pause" à sa carrière en raison de "crises de panique" et de "dépression".


C’est un monde mystérieux si l’on ne baigne pas dedans. A l’autre bout de la planète, en Corée du Sud, la K-Pop fait rage, réunissant les jeunes du pays autour de tubes de boysband et girlsband aux millions de vues sur YouTube. Les plus connus ? Certainement le boysband BTS qui figure très régulièrement dans le Billboard, soit le classement des chansons les plus écoutées au monde. Pour avoir un ordre d’idée, leur chanson "Boys with Love", sortie en avril dernier, a atteint les 70 millions de vues en 24h. Côté filles, les quatre chanteuses de BlackPink se placent également parmi les groupes qui ont le plus de succès. Leur chanson "Kill This Love" a atteint les 100 millions de vues en 72h en avril dernier.
La K-Pop est une culture ahurissante, à l’image de la pop culture occidentale que l’on s’injectait en intraveineuse dès le début des années 1990, des boysbands qui nous faisaient pousser des cris suraigus au rasage de crâne de Britney Spears. Et si cet univers en apparence coloré et édulcoré est un véritable mode de vie, les dessous de cette industrie musicale sont très (très) sombres… En témoignent la vague de suicides des idoles de la K-Pop qui sévit depuis plusieurs années.

Ces deux derniers mois ont notamment été marqués par les suicides de deux chanteuses, Sulli et Goo Hara. Toutes deux ont expliqué leur geste dans une lettre, victimes de harcèlement, en ligne ou dans la vie. La dernière, disparue le 24 novembre 2019, avait déjà tenté de se suicider en mai dernier, alors que son petit-ami, Choi Jong-Bum, l’a agressée physiquement, sexuellement et tenté de la faire chanter en diffusant une sex-tape de leurs ébats. Son but ? Bousiller (la carrière de) la jeune femme, qui a fini par perdre son contrat avec sa maison de disque, au milieu du procès qui a eu lieu cet été. 
Un procès pendant lequel Goo Hara a été victime de la violente misogynie qui existe en Corée du Sud. En ligne et dans la presse, elle a du essuyer les commentaires haineux des journalistes mais aussi des fans. Les autorités ne se sont par ailleurs pas rangées de son côté, puisque l’ex-compagnon violent de la chanteuse n’a écopé que de 3 ans de prison avec sursis, alors que le procureur avait requis 3 ans de prison ferme contre lui. A aucun moment il n’a été reconnu coupable d’agression sexuelle. A ce sujet, l’écrivaine et militante Chanda Prescod-Weinstein citée par le site Pop-Dust dans un article excellent, condamne alors la "culture du viol" qui remue la Corée qui encourage de près ou de loin le cyber-harcèlement, poussant ainsi les stars de la K-Pop au suicide. Pour rappel, selon de récentes études relayées par RFI, 76% des Coréens entre 30 et 40 ans disent s’opposer au féminisme. 56% des jeunes interrogés refuseraient même d’avoir une petite amie qui se dit féministe. 

Des chiffres qui pèsent lourd au quotidien et qui ne sont pas sans répercussions. Selon une journaliste de Bloomberg, Jihye Lee, les Coréennes auraient, de fait, de plus en plus de difficultés à dénoncer des crimes en tant que victimes, convaincues qu’elles ne trouveront jamais de réponse satisfaisante de la part des autorités, ni même de soutien de la part de leurs fans. "Elles voient des artistes féminines faire face à des représailles et à des traumatismes encore plus importants après coup, explique-t-elle dans un Tweet. Par le public, la police et le système judiciaire qui réagissent aux agressions sexuelles, envoyant ainsi un message clair à toutes les Coréennes."


Un milieu musical gangréné

Dans la K-Pop, les femmes ne sont pas les seules à subir une forme de harcèlement. Si les hommes sont plus ou moins protégés du sexisme latent à la Corée du Sud, ces derniers essuient toutefois une pression insoutenable de la part des maisons de disques. Il va de soi que les femmes aussi, ajoutant ainsi de l’eau à leur moulin. En 2017, le chanteur Kim Jong-Hyun s’était donné la mort, laissant une note à sa soeur. "Je suis brisé de l’intérieur, écrivait-il. La dépression qui me ronge peu à peu m’a finalement dévorée et je n’ai pu la surmonter." Une dépression nourrie par l’industrie musicale, qui règne comme un despote sur la K-Pop. "D'abord stagiaires, les apprentis chanteurs sont soumis à des régimes stricts, voient leurs relations contrôlées, nous informe Les Inrocks dans un article en date de décembre 2017. Il leur est quasi impossible de rompre les contrats qui les lient avec les 3 grandes maisons de disques qui ont le monopole dans le pays." Le magazine de nous rappeler que ces derniers sont recrutés à l’âge de 12 ans et liés à leur major par des "slave contracts". Oui, vous avez bien lu, les chanteurs de K-Pop ou plutôt, les enfants de la K-Pop, sont considérés comme des esclaves. On comprend mieux. De quoi leur laisser bien peu d’espace pour grandir et évoluer dans un monde "sain", détruisant ainsi petit à petit leur santé mentale

En fait, pas un seul milieu artistique ne semble être épargné par cette violence. En 2009, l’actrice Jang Ja-Yeon mettait fin à ses jours, dénonçant notamment les "services" qu’elle avait du rendre à des hommes pour faire "avancer sa carrière". Une pression machiste et élitiste visiblement inhérente à toute la Corée du Sud. Le taux de suicides dans le pays est en effet le plus élevé parmi les membres de l’OCDE. En 2018, on y dénombrait pas moins de 36 suicides par jour. Et même si les autorités ont annoncé vouloir lutter contre ce fléau, il s’agirait peut-être de commencer par les causes de ce dernier. Quelque chose nous dit, toutefois, que l’on y préfère fermer les yeux, hé oui, il faudrait tout reprendre à zéro.

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