Affaire Nick Conrad : un procès fondé sur la peur Affaire Nick Conrad : un procès fondé sur la peur

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"Pendez les Blancs" de Nick Conrad, un procès fondé sur la peur par Coline Clavaud-Mégevand

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Publié le Vendredi 11 Janvier 2019

Mercredi 9 janvier 2019 se tenait à Paris le procès du rappeur Nick Conrad, auteur et interprète du titre "Pendez les Blancs". Un débat où il n'a pas tant été question de liberté d'expression que de peurs et de fantasmes...

MISE A JOUR DU MARDI 19 MARS 2019 : le rappeur Nick Conrad a été condamné pour incitation au crime à 5000€ d'amende avec sursis par le tribunal correctionnel de Paris. Il devra par ailleurs verser 1000€ de dommages et intérêts à chacune des parties civiles (l'association d'extrême droite AGRIF et la LICRA). En sortant du tribunal, l'artiste a confié sa "déception" et déclaré "On va faire appel, je vais continuer à faire ma musique".

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Liberté d’expression
ou appel à la haine ? Mercredi 9 décembre, voilà ce qu'a fait mine de se demander la 17ème chambre correctionnelle de Paris, dans le cadre du procès de Nick Conrad. Un rappeur inconnu du public, jusqu’à ce qu’il poste sur YouTube le clip de son titre PLB, pour Pendez les Blancs, en septembre 2018. Le Web s’était alors enflammé, ses détracteurs dénonçant un appel au crime. Il faut dire que les paroles du morceau sont très violentes, comme ce passage où l’artiste rappe "Je rentre dans des crèches, je tue des bébés blancs, attrapez-les vite et pendez leurs parents (…) Fouettez-les fort faites-le franchement, que ça pue la mort que ça pisse le sang". Quant au clip, retiré de la toile suite à la polémique, il montre un Blanc se faire enfermer dans une limousine, puis être torturé et tué. "Lorsque j’ai entendu parler du morceau pour la première fois dans les médias, j’ai été horrifiée par les paroles, se souvient la journaliste et intellectuelle Rokhaya Diallo. Puis, à la lecture des argumentaires de ses détracteurs et en visionnant le clip, j’ai été très étonnée que personne n’envisage que Nick Conrad puisse avoir eu recours à la fiction". De nombreux éléments de l'œuvre permettant au spectateur de prendre de la distance.

Lors du procès, live-tweeté par la journaliste Sihame Assbague, l'artiste a justement détaillé ses références. Pour le clip, American History X, film de Tony Kaye où l’on voit un suprématiste blanc faire éclater la tête d’un Noir à coups de talon, et considéré comme un classique de la pop culture. Ou encore le film d’horreur oscarisé Get out, de Jordan Peele, où le héros est séquestré par des Blancs.


Le texte du morceau, lui, se réfère notamment au célèbre Strange Fruit de Billie Holiday, où la chanteuse évoque un "fruit étrange", métaphore du corps d'un Noir pendu à un arbre durant la ségrégation aux Etats-Unis. Pour chacune de ses références, le rappeur a renversé la situation, la personne racisée devenant bourreau et non plus victime – une façon, a-t-il expliqué, de rappeler les crimes du passé et leurs conséquences sur nos sociétés, où le racisme systémique s’exerce toujours sur les non-Blancs.


Un sujet défendu

Mais pour Rokhaya Diallo, ce n’est même pas cette dénonciation qui a mis le feu aux poudres : le fait d’écrire sur un tabou a suffi. "Nick Conrad est un homme noir qui parle des Blancs, or, ces derniers ne sont jamais nommés dans notre société : ils ne se pensent pas comme une catégorie raciale, mais comme un référent implicite. Dans le cadre de notre podcast Kiffe ta race, co-animé avec Grace Ly, j’ai abordé plusieurs minorités (les Noirs, les Asiatiques…) sans que personne ne s'en émeuve. Mais celui qu’on a fait sur les Blancs a créé un torrent de réactions outrées." Face à un propos qu’on n’entend jamais, les détracteurs de Nick Conrad sont donc restés sidérés… alors qu'ils sont pourtant capables d’avoir du recul sur l’œuvre ultra-violente d’un rappeur blanc. L'avocat des parties civiles a ainsi déclaré que "chez Orelsan, par exemple, il y a une belle distanciation", en faisant référence à Sale pute. Le titre, où Orelsan rappait qu’il allait "avorter à l’Opinel" sa petite amie, l’avait conduit au tribunal en 2012 pour incitation au crime, avant d’être relaxé au nom de la liberté d’expression artistique. Une différence de regard qui n’est absolument pas neutre, selon Rokhaya Diallo. "On est en train de nier la capacité d’un artiste noir à être dans la fiction – il est dans la sauvagerie, l’appel à la haine – alors qu’on la reconnaît à un artiste blanc", développe-t-elle.

 


Et pour ses opposants, Nick Conrad ne s'est pas contenté d'écrire un texte au premier degré : il est carrément le promoteur d'une idéologie haineuse désignée pendant le procès sous le nom de "racisme antiblanc". Un terme forgé par Jean-Marie Le Pen en 1988 et aujourd’hui exploité par différents mouvements d’extrême droite, dont l’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne (Agrif), ainsi que par certaines associations antiracistes universalistes, comme la Licra, toutes deux partie civile au procès. Et si ces dernières n’ont pas rappelé l’origine politique du concept, qui ne repose sur aucune réalité sociologique, d’autres omissions et contre-vérités ont emmaillé le procès. "On y a expliqué que l’esclavage était une réalité étatsunienne, en 'oubliant' qu’il avait existé sur le sol français, dans des colonies qui sont pour certaines devenues des départements. Pour taper sur l’antiracisme de Malcolm X, on a nié la radicalité de Martin Luther King, qui était pourtant un militant anticapitaliste. On a nié un fait évoqué dans le morceau : que l’Afrique est le berceau de l’humanité. Et on a même inventé le concept de 'suprémacisme noir'", égraine Rokhaya Diallo. La preuve d’une grande inculture sur la question raciale, selon la spécialiste, mais aussi, d’une peur confuse que la communauté noire s’organise et se venge des crimes du passé, un fantasme agité à plusieurs reprises par la partie civile...


Un boulevard pour l’extrême droite

Résultat de ce cocktail mêlant tabous et craintes irrationnelles ? Un débat placé sur le terrain moral, et non pas intellectuel, où on a parlé d’un soi-disant appel à tuer des bébés blancs plutôt que des systèmes hérités de l’esclavagisme et du colonialisme français. Avec une conséquence inespérée pour l’extrême droite : la validation par les institutions républicaines de son concept de "racisme antiblanc". Sur les réseaux sociaux, ses représentants ne se sont d’ailleurs pas gênés pour s’engouffrer dans la brèche, en faisant désactiver jeudi 11 janvier les cagnottes en ligne créées en soutien à Nick Conrad, qui avait été licencié par son employeur suite à la polémique.


Mais le signal le plus désastreux reste sans doute celui envoyé aux victimes de racisme, insiste Rokhaya Diallo. "On peut ne pas aimer ce morceau, le trouver choquant, penser que ça n’était pas la bonne méthode pour faire passer un message. Mais on vient de mettre des moyens énormes pour juger d’un racisme qui n’existe pas, pour une vidéo qui au départ avait fait 200 vues. Pendant ce temps, on a le plus grand mal à faire reconnaître des violences quotidiennes et très concrètes contre les personnes non-blanches. Des violences qui créent des envies d’expression diverses, ce que la France refuse ici d’admettre." A la place, le procureur de la République a préféré requérir une amende de 5000 € assortie de sursis contre Nick Conrad, en attendant le verdict en 19 mars 2019. Qui pourrait créer un précédent en matière de liberté d’expression artistique.

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