Règles : pourquoi la précarité menstruelle au travail est-elle problématique ? Règles : pourquoi la précarité menstruelle au travail est-elle problématique ?

L'époque en live

Règles : pourquoi la précarité menstruelle au travail est-elle problématique ? par Florence Fortuné

Icône de voter Icône utilisée pour voir valoriser le contenu
Icône de voter Icône utilisée pour voir valoriser le contenu
Icône de visiteur Icône utilisée pour page visite

PLUS LUS

Icône de montre Icône utilisée pour voir le temps de lecture de ce contenu

Temps de lecture

4 minutes

Publié le Vendredi 12 Avril 2019

Manque d’accès à des protections périodiques, tabou des règles et stigmatisation : la précarité menstruelle n’épargne pas le monde du travail. Des femmes nous ont raconté leurs difficultés.

Les règles coûtent trop cher”. C’est ainsi que Marine Creuzet, militante au sein de l’association Règles Élémentaires, définit la précarité menstruelle. “Elles reviennent chaque mois et coûtent - en moyenne- entre 7000 et 20 000 euros dans la vie d’une personne menstruée”. Protections hygiéniques coûteuses et non remboursées par la Sécurité Sociale, substances indésirables - phtalates, pesticides, dioxines - retrouvées dans des serviettes et tampons (même bio !), en 2019, les règles constituent encore un problème économique, sanitaire et social générant un véritable tabou dans notre société. Mais qu’en est-il une fois les portes du monde du travail franchies ? A l’ère post-taxe tampon, où de nombreux.ses militant.es continuent de se battre pour mettre fin à la précarité menstruelle via les réseaux sociaux avec des hashtags tels que #EndPeriodPoverty ou #StopPrecariteMenstruelle, certains seraient tentés de dire que les règles sont aujourd’hui totalement acceptées. “C’est tristement drôle”, nous confie Marine. “Même après avoir quitté les bancs du collège et du lycée, on constate que demander une protection périodique à une collègue est encore un chemin de croix.” Mais ce n’est pas tout.

Icône de Quote Icône utilisée pour indiquer que ce texte est un rendez-vous

Demander une protection périodique à une collègue est encore un chemin de croix

Icône de Quote Icône utilisée pour indiquer que ce texte est un rendez-vous
Un problème social
D’après un sondage YouGov réalisé par le HuffingtonPost à l’occasion du 8 mars, 48% des Français.es seraient favorables à l’élaboration d’un congé menstruel. Si l’idée semble enthousiasmante, la réalité est loin d’être aussi joyeuse. Réflexions désagréables, RTT refusées et médecine du travail peu compréhensive, dans une société patriarcale dirigée par une majorité d’hommes cisgenres, faire entendre la douleur ressentie au cours des menstruations n’est pas une tâche facile.
C’est ce dont témoigne Margaux, testeuse logiciel de 33 ans : "De manière générale les règles n'existent pas en entreprise. On recherche la productivité à tout prix et l'humain passe au second plan." Alors qu’elle souffrait de règles très douloureuses et abondantes nécessitant de prendre quelques jours de congés, son supérieur n’a rien voulu entendre. "J'ai eu droit à de sympathiques reflexions passives agressives et culpabilisantes sur le fait que je n'étais pas à mon poste pour produire et travailler", raconte la jeune femme. June, 22 ans, tatoueuse et maquilleuse professionnelle atteinte d’endométriose, est épuisée. "Le fait que l’on exige de moi les mêmes choses que les autres malgré ma condition, j’ai l’impression de devoir me justifier H24."

Une problématique qui peut mener à une véritable dégradation du bien-être au travail des personnes concernées. La jeune femme poursuit : "Par exemple : les chaises de make-up sont suffisamment hautes pour s’asseoir dessus 5 minutes quand ça ne va pas, tout en poursuivant son travail. Mais non, c’est un métier d’image donc je ne peux pas. Une maquilleuse reste debout quoi qu’il arrive." Aline, 32 ans, employée dans une association, partage le même mal-être : "J'ai des symptômes de syndrome pré-menstruel assez violents. Donc ma capacité à gérer mes émotions comme la colère et le stress + règles très douloureuses , cela me cause pas mal de soucis dans mes relations de travail. Mon boss m'envoie régulièrement des petites piques sur 'mes règles' quand je montre des signes de mauvaise humeur…" Il faudrait alors souffrir en silence, sans faire de vagues.

Un problème sanitaire
Dans certains entreprises, on recense un refus d’adapter les toilettes du bureau aux besoins des employé.es, voire un manque d’hygiène total dans certains cas. "Je travaille dans un ministère. Rien en libre-service... Toilettes vétustes, malodorantes SANS POUBELLES", raconte Alexia, 35 ans. Dans de telles conditions, avoir ses règles peut vite s'avérer handicapant.
Chez nous, on a interdit les cups parce que pour les rincer il faut des lavabos qui ne sont pas dans chaque toilette mais dans un lavabo commun à quelques toilettes (comme dans la majorité des cas). On ne peut pas choisir son mode de protection...” rapporte Manon, professeure de 28 ans. Parfois, les personnes menstruées sont amenées à faire preuve de stratégie logistique pour pouvoir vivre leurs règles à peu près normalement. Sur l’ancien lieu de travail d’Océane, 18 ans en BTS professions immobilières : “Dans les toilettes, il n'y avait pas de poubelles, je devais traverser le magasin pour jeter mes produits hygiéniques dans une autre poubelle”. Safia, quant à elle, doit se débrouiller avec les moyens du bord : “Je suis sur l'offre à quai, je distribue des boissons aux clients. Dans notre local, on n'a pas de toilettes, alors quand on a nos règles on est obligées de nous changer dans les TGV, on ne nous distribue rien.” Face à ces témoignages glaçants, on ne peut s’empêcher de se demander quelles mesures ont été mises en places pour améliorer le quotidien des personnes menstruées sur leur lieu de travail.

En route vers le progrès ?
Selon le sondage du HuffPost, 76% des personnes interrogées de plus de 55 ans seraient favorables à la mise à disposition de protections périodiques gratuites dans les toilettes des entreprises. Une mesure nécessaire qui n’a pas encore été adoptée en France, ce qui n’a pas empêché certaines boîtes de s’engager sur ce terrain. D’après Marine Creuzet, une avancée économique commencerait à s’opérer, de pair avec une mise à mal du tabou des règles dans le monde du travail. “Dans le secteur professionnel, on se rend compte que petit à petit, des démarches ont été faites dans certaines start ups et grosses structures. Même si cela reste assez rare”, rapporte t-elle. Ainsi, les travailleuses de chez Google, Sarenza ou encore Procter & Gamble n’ont plus à chuchoter à leurs voisines de bureau pour obtenir un tampon en cas d’oubli ou de pénurie. Et si vous n’avez pas le privilège de travailler dans l’une de ces entreprises, vous pouvez aussi vous tourner vers le Tampon Club. Leur mission ? Confectionner des kits de survie menstruels et les déposer dans les toilettes du bureau, un petit mot expliquant le principe en bonus. Un formidable exemple d’organisation collective contre la galère, sorti tout droit de l’esprit débrouillard d’un “complot de femmes menstruées de l’ombre”. On adore.

Là où l’Ecosse marquait le coup l’été dernier en légalisant la gratuité des serviettes et tampons dans les lycées du pays, l’hexagone traîne encore la jambe. Néanmoins, force est d’admettre que la vague écossaise a encouragé le progrès. Ainsi, à l’initiative d’Alexandra Cordebard, Mairesse du Xème arrondissement de Paris, des protections seront distribuées via des distributeurs dès la rentrée scolaire prochaine dans les collèges de l’arrondissement. Bientôt des mesures similaires pour les entreprises ? Dans 5 pays du monde, dont le Japon, le congé menstruel a déjà été instauré par les pouvoirs publics. Chez nous, une grande majorité des employées interrogées ont manifesté une envie de changement. Car il est grand temps que la société s’adapte aux besoins des concerné.es, qui sont fatiguées de subir.

Sondage “Les règles au travail”, Le HuffPost, mars 2019 

 

Icône de voter Icône utilisée pour voir valoriser le contenu
Icône de voter Icône utilisée pour voir valoriser le contenu

* champs obligatoires