Pourquoi les îles nous font rêver plus que jamais ? Pourquoi les îles nous font rêver plus que jamais ?

L'époque en live

Pourquoi les îles nous font rêver plus que jamais ? par Coline Clavaud-Mégevand

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Publié le Mercredi 3 Octobre 2018

Au moindre coup de blues, vous surfez sur des comparateurs de vols pour les Seychelles ou Zanzibar. Logique : aujourd’hui, les îles semblent pouvoir résoudre tous nos problèmes, perso comme collectifs. Mais pourquoi placer de si grands espoirs dans de si petits bouts de terre ?

Si votre dernière photo de profil Facebook – un selfie pris en Bretagne devant un parterre de pétunias ramollos – n’a fait que huit likes, ce n’est pas (que) la faute du nouvel algorithme de Mark Zuckerberg. Aujourd’hui, pour récolter des double taps, mieux vaut la jouer évasion. Dans son "Top des tendances à essayer en 2018", Pinterest recommande ainsi chaudement les photos de voyage, les galeries consacrées aux thématiques "îles croates" et "Mykonos" ayant explosé de 96% l’an dernier. Georgia Hopkins, influenceuse australienne derrière le blog It’s Beautiful Here, mise aussi sur le combo atolls rocheux et lits d’eau turquoise. "Tout ce qui est bleu devient viral", confiait-elle en avril dernier au site Popsugar, ses trips à Hawaï ou dans les Cyclades lui assurant effectivement une copieuse moisson de cœurs parmi ses 39 000 abonnés Instagram.

Mais si les îles nous font plus que jamais rêver, ce n’est pas seulement grâce à leur colorimétrie réseaux sociaux-friendly. Pour Sylvie Mégevand, professeure en civilisation hispano-américaine à l’Université Toulouse-Jean-Jaurès, "ces espaces géographiques ont un imaginaire très fort, qui s’enracine dans le journal de bord de Christophe Colomb. Il consacre des pages entières aux paysages paradisiaques de la Caraïbe, à la végétation luxuriante et aux autochtones jeunes et doux". Et si la suite de son récit est moins élogieuse (ça fait souvent ça quand on tombe sur des cannibales), "nos représentations mentales, elles, ont peu évolué depuis". Nature vierge, authenticité et déconnexion d’avec le reste du monde : le Graal de tout citadin surmené selon Richard Soubielle, vice-président du syndicat Les Entreprises du voyage . "C’est une tendance sociologique lourde : plus les gens rejoignent les grands ensembles urbains, plus ils cherchent, lors des vacances, à rattraper ce qu’ils ont perdu, explique-t-il. Notamment une forme de liberté, que donnent les îles : entourés d’eau, on est comme détachés du monde, sans pour autant craindre la dérive d’un bateau." L’hiver dernier, c’est donc en toute logique que la République dominicaine, Maurice et Cuba figuraient dans le top 5 des destinations long courrier choisies par les Français. De quoi oublier leurs soucis… et ceux des autres.

Le nombril du monde
S’il ne vous viendrait pas à l’idée de booker deux semaines dans un resort – "Nous, c’est sac à dos ou rien" –, les séjours organisés bien bourrins ont longtemps dominé le game. "Cette façon de voyager, dont l’âge d’or se situe entre la fin des années 1960 et celle des années 1990, privilégiait une forme de réassurance, rappelle Richard Soubielle. On partait entre gens de même nationalité et milieu socioculturel." Un repli sur soi toujours prégnant dans le tourisme insulaire, estime Sylvie Mégevand : "Cuba en est un bon exemple. L’intérieur des terres étant difficile d’accès, les étrangers y vont moins et ne voient souvent rien des difficultés des locaux – absence de démocratie, pauvreté, effet de l’embargo états-unien… Quant aux paysages de carte postale, ils occultent les ambivalences." L’insularité comme une bulle pour Occidentaux, un fantasme que la pop culture a aussi beaucoup alimenté.


Dans les sixties, les atolls deviennent des havres de paix pour célébrités (Hawaï pour Elvis, la Polynésie pour Marlon Brando). Puis la télé en fait un décor où on laisse libre cours à ses désirs : tournée entre 1978 et 1984 et multi-rediffusée worldwide, la série américaine L’Île fantastique fait entrer dans le crâne de toute une génération l’image d’un éden où les visiteurs, sous le regard bienveillant de M. Roarke et de son assistant Tattoo, viennent réaliser leur souhait le plus égoïste. Qui, pour de nombreux people, consiste dans les deux décennies suivantes à se payer l’évasion, physique ou fiscale, en totale exclu. Liliane Bettencourt a ainsi acquis un bout de Seychelles en 1998, Johnny Depp, de Bahamas en 2004, tandis que Mel Gibson, la même année, leur préférait les Fidji. Le champion toutes catégories ? Le magicien David Copperfield, qui, en 2006, s’est offert tout un archipel aux Caraïbes, dédié à sa seule famille et à une poignée de friqués triés sur le volet – les locaux, eux, pouvant toujours observer comme c’est joli depuis une barque. En 2018, l’idée d’avoir des îles à votre nom ("Copperfield Bay", sérieusement ?) vous semble être le truc le plus ringard de la terre ? C’est que, tout comme notre façon de voyager, notre regard sur elles a changé.

Irma La Dure
A partir des années 1990, après avoir érigé l’île en espace lisse comme le front de Nicole Kidman, la pop – jamais à une contradiction près – l’a lentement transformée en théâtre de toutes les flippances. Jurassic Park de Steven Spielberg, Seul au monde de Robert Zemeckis, Lost de J. J. Abrams, The Island de Michael Bay ou plus récemment, L’Île aux chiens de Wes Anderson : autant de prod’ où l’utopie se retourne contre l’Homme qui se croyait tout-puissant. La téléréalité s’en est aussi saisie pour nous rappeler que nous ne sommes rien face à la nature – crotte de babouin ou manioc ? Après dix-huit saisons, les candidats de Koh-Lanta ne font toujours pas la différence. Quant au Web, il nous crache aujourd’hui au visage la réalité des catastrophes écologiques. Sa nouvelle obsession ? Les petites annonces pour des jobs a priori exotiques et tout pétés ("Tague ton pote qui veut devenir soigneur de koalas en Australie"), dont le dernier exemple date de mars : une offre LinkedIn de Richard Branson, proposant un poste d’assistant sur Necker Island, sa propriété des îles Vierges britanniques. Sauf que ce "job de rêve" a un revers de taille : en 2017, l’ouragan Irma a tout détruit sur son passage, laissant le fondateur de Virgin au milieu des décombres. Résultat, des photos spectaculaires, symboles du dérèglement climatique.


"Les îles ont un effet loupe, analyse Sylvie Mégevand. Limitées en taille mais omniprésentes dans notre culture, ce qui s’y passe est comme 'zoomé'." Parfois jusqu’à l’excès, juge Louis Brigand, professeur de géographie à l’Université de Bretagne-Occidentale et auteur de Besoin d’îles (éd. Stock). Si dans le Pacifique, huit îlots ont déjà été engloutis par la montée des eaux, "il ne faut pas oublier que c’est aussi le cas des côtes basses de certains continents, très peu évoquées dans la presse. On ne dit pas non plus que certains mouvements d’érosion peuvent être naturels. Le vrai problème, c’est quand le dragage excessif des côtes empêche la resédimentation des îles". Un traitement caricatural qui a tout de même le mérite de mettre du monoï dans les rouages de nos consciences.

Qu’il est beau, le labo
Les 143 millions de réfugiés climatiques que vient d’annoncer la Banque mondiale pour 2050 restent une abstraction pour vous ? Alors imaginez un monde où votre projet de lune de miel a disparu avec les Maldives, cet état à la pointe du combat écolo. "Le danger est bien sûr réel, explique Nathalie Bernardie-Tahir, professeure de géographie à l’Université de Limoges et auteure de L’Usage de l’île (éd. Pétra). Mais certains dirigeants ont bien compris notre culpabilité occidentale et s’en servent comme levier pour obtenir des fonds et des droits auprès des instances internationales." Car être îlien, c’est aussi avoir une conscience politique forte, "ces territoires réduits induisant des liens sociaux reserrés. Les positions y sont plus exacerbées que sur le continent". Ce qui explique que les grands enjeux modernes y pètent plus vite et plus fort  : sentiment anti-UE en Grande-Bretagne, question migratoire à Mayotte, velléités indépendantistes en Corse… D’ailleurs, certains se serviraient bien de cette spécificité pour transformer les îles en labos à ciel ouvert, tel Peter Thiel, le fondateur dégagiste de Paypal, qui veut bâtir d’ici à 2020 une île artificielle interdite aux politiques. En Finlande, et comme un écho à la vague féministe post-Weinstein, c’est le collectif SuperShe qui ouvrira cet été son île réservée aux femmes. Un paradoxe selon Nathalie Bernardie-Tahir, les îles n’étant pas des boîtes de Petri ou des zoos, mais "des espaces plus que jamais connectés au reste du monde". Louis Brigand, lui, croit plutôt aux micro-tests : "Les contraintes insulaires obligent à innover. On observe actuellement des initiatives passionnantes dans l’agriculture, l’autosuffisance énergétique, la démocratie participative…" Comme à Taïwan, où de jeunes "hackeurs civiques" font pression pour réduire le pouvoir des géants Uber et Airbnb, et réinventent la politique à coups d’outils citoyens 3.0… Les îles, un vrai trésor.


Article adapté de l'édition de mai-juin 2018 de Glamour magazine.

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