Pourquoi la ‘polémique’ autour de Sibeth Ndiaye est sexiste et raciste Pourquoi la ‘polémique’ autour de Sibeth Ndiaye est sexiste et raciste

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Pourquoi la "polémique" autour de Sibeth Ndiaye est sexiste et raciste par Jennifer Padjemi & Ophélie Manya

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Publié le Mercredi 3 Avril 2019

Depuis qu’elle a été nommée porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye est critiquée non pas pour son travail, mais pour son look ou encore, sa façon de s’exprimer. Une "polémique" qui révèle que sexisme et racisme en politique ont encore de beaux jours devant eux.

Dimanche 31 mars 2019, le président Emmanuel Macron annonçait le remaniement du gouvernement d’Edouard Philippe et les noms de trois nouveaux venus : Cédric O, secrétaire d’Etat chargé du numérique, Amélie de Montchalin, secrétaire d’Etat chargée des affaires européennes et Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement. Et c’est cette dernière arrivée qui a suscité le plus de remous. La plupart des Française.s l’avaient découverte en tant que proche collaboratrice d’Emmanuel Macron au sein de son équipe de communication dans le documentaire Les coulisses d’une victoire en 2017, puis elle avait un peu disparu des radars du grand public, avant ce grand retour sur le devant de la scène. Mais si le nom de Sibeth Ndiaye était en ‘top tendance’ sur Twitter lundi 1er avril, ce n’était pas pour évoquer sa fraîche nomination, ni pour critiquer son orientation politique. Mais pour commenter son apparence, sa façon de s’exprimer ou encore, ses origines supposées.


Sur la question du look, Sibeth Ndiaye n’est malheureusement pas la seule femme politique en proie à des commentaires, et ce n’est pas non plus la première fois qu’elle subit des attaques de ce type. Le 14 mai 2017, elle avait ainsi fait l’une de ses premières apparitions publiques en tant que chargée des relations presse du Président, habillée d’une robe à fleurs, d’une veste en cuir et de derbies blanches. Pure People avait alors estimé que "des talons auraient été attendus pour ce type de rendez-vous protocolaires". Il n’en fallait pas plus pour que de nombreux internautes montent au créneau pour la défendre, dont Cécile Duflot, qui avait elle-même été sifflée en 2012 à l’Assemblée par des députés, ne supportant pas de voir une femme habillée autrement qu’en tailleur sombre et talons assortis.


Ce que d’autres femmes politiques n’ont par contre pas eu à subir, ce sont les attaques sur leur façon de parler. Une casserole que Sibeth Ndiaye traîne depuis 2017, et qui vient d’être ressortie suite à sa nomination. Après l’annonce du décès de Simone Veil, elle avait suscité l’indignation pour avoir envoyé un sms à un journaliste disant "Yes, la meuf est dead". Sauf que ce message n’existe pas. Dans un article de fact checking publié le 1er avril 2019 par Libération, qui a eu accès à l’échange complet, on apprend en effet que c’est le Canard Enchainé qui a déformé ses propos. A la question "Aura-t-elle des obsèques nationales ?", Sibeth Ndiaye avait répondu "Aucune idée, la meuf est morte il y a moins de vingt-quatre heures". Une déformation qui dégrade le registre de langage de la jeune femme et qui fait écho a un autre article de L'Express paru fin 2017, où Christophe Barbier la faisait rapper en argot. Du haut de son Master 2 en économie publique et protection sociale, Sibeth Ndiaye serait donc incapable de s’exprimer dans un français châtié ? 


Dans le même registre, d’autres ont choisi d’inventer de toutes pièces des origines à la jeune femme, qui serait musulmane (un problème selon certain.e.s), viendrait de banlieue ou d’un milieu modeste, alors que son père est député au Sénégal et sa mère, la première femme présidente du conseil constitutionnel sénégalais. Et, au fil des heures, les attaques sur l’apparence physique de la porte-parole se sont faites de plus en plus précises, confirmant la dimension raciste du tumulte.


Etre noire, mais pas trop

Quand la tenue des femmes en politique ne sont pas "trop décalée", elles sont "trop courtes", comme le rappellent ces articles entièrement consacrés à la longueur des tenues de Brigitte Macron. Et quand il s’agit de femmes noires, les critiques sont encore plus violentes... Sibeth Ndiaye défraie en effet la chronique parce qu’elle a "osé" porter une robe colorée, mais aussi, en raison de ses cheveux : une coupe afro avec une texture crépue.

L’un des tweets largement partagé qui a alimenté le "débat", finalement effacé par son auteur : "On va couper toute polémique raciste. La tenue négligée et la coupe de cheveux de Sibeth Ndiaye est une véritable provocation et un manque de respect total. On peut très bien être femme, Ministre et noire et respecter la fonction et les gens. Exemple: Rama Yade". Une réthorique qui, pour Sarah Saint-Michel, maîtresse de conférences à la Sorbonne et spécialiste du leadership et du genre dans les pratiques organisationnelles, illustre un "phénomène de double discrimination". "Sa robe aux motifs fleuris renvoie aux stéréotypes liés à la féminité, en contradiction avec toute la représentation qui est faite du pouvoir. La deuxième discrimination est due au fait d’être noire, avec les attributs qui y sont rattachés, à savoir ses cheveux et sa couleur de peau. Aujourd’hui, c’est la seule personne issue d’origines diverses au gouvernement. Dans l’hémicycle, il y en a quelques unes, mais ça reste minime. Par conséquent, elles sont stigmatisées et ce sont les caractéristiques visibles, comme les cheveux ou la tenue, qui vont être particulièrement attaqués." Quant à la comparaison avec Rama Yade, la spécialiste ajoute : "La problématique avec Sibeth Ndiaye, c’est qu’elle a mis en avant sa féminité avec des éléments très visibles, alors que Rama Yade rendait son image plus neutre. Et le fait de comparer les femmes entre elles est très courant, mais est-ce qu’on fait la même chose pour les hommes ? Je ne crois pas."

Sibeth Ndiaye est donc victime d’un sexisme et d’un racisme évidents, alimentés par le manque de représentation criant dans la sphère politique. Mais également médiatique, les pages d’accueil de plusieurs gros médias ayant très vite adopté le même ton que les réseaux sociaux (mention spéciale à l'article "Sibeth Ndiaye est-elle faite pour le job ?", qui ne fait même pas semblant de s'interroger sur son incompétence supposée). Et Sarah Saint-Michel de rappeler que seule "l’accoutumance du regard fera qu’elle ne sera plus une exception. Le fait qu’il y ait plus de gens issus de la diversité changera la perception que le public a de ces personnalités, qu’on n’a pas l’habitude de voir dans les hautes sphères de l’Etat. Mais il y a aussi toute une éducation et une formation des gens à faire, pour qu’ils puissent se rendre compte de ce qu’elles peuvent apporter de plus à un collectif". Pour ce qu’elles font, et non pas pour leur genre ni leur couleur de peau.

 

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