Le rajeunissement vaginal, la tendance qui fait complexer nos sexes Le rajeunissement vaginal, la tendance qui fait complexer nos sexes

L'époque en live

Le rajeunissement vaginal, la tendance qui fait complexer nos sexes par Anne Lods

Icône de voter Icône utilisée pour voir valoriser le contenu
Icône de voter Icône utilisée pour voir valoriser le contenu
Icône de visiteur Icône utilisée pour page visite

PLUS LUS

Icône de montre Icône utilisée pour voir le temps de lecture de ce contenu

Temps de lecture

5 minutes

Publié le Dimanche 10 Mars 2019

Alors que les chirurgies de rajeunissement vaginal augmentent, on s’est intéressées à ce que cette pratique traduisait de notre société. Fantasmes borderline, âgisme mais aussi sexisme, analyse des injonctions qui poussent les femmes à se faire tirer l'intimité.

En 2017, les chirurgies de rajeunissement vaginal ont augmenté de 23% par rapport à l’année précédente, passant loin devant les liftings du bas du corps, notamment des fesses, mais aussi, les rhinoplasties. C’est ce que révèle une étude de la Société Internationale de Chirurgie Esthétique et Plastique, relayée dans le Huffington Post en début d’année. Et ce chiffre est affolant… Car qu’est-ce que le rajeunissement vaginal ? Initialement, cette opération consiste à restaurer l’anatomie du vagin (l'organe sexuel interne, par opposition à la vulve, qui est l'ensemble des organes génitaux externes) et/ou du périnée, et est réservée aux femmes qui connaissent un relâchement ou une distension, suite à un accouchement ou à la ménopause. Cette intervention peut également s’avérer très utile à la suite d’un cancer. Son but : redonner de la tonicité et de la contractilité au vagin "abîmé", grâce aux lasers voire à un coup de bistouri. Pourtant, s’il a été imaginé pour des femmes dont la santé était menacée, certains y ont vu un moyen de modifier nos intimités pour leur donner une seconde jeunesse.

Et ce n’est pas la seule méthode pour "embellir" ou "assainir" le sexe des femmes : enlumineurs, paillettes et autres cosmétiques vulvaires, serviettes hygiéniques parfumées, savons intimes, épilation intégrale… Aux Etats-Unis, il existe même des salons de beauté spécialisés dans la vulve. Rien d’étonnant, puisque ces pratiques sont encouragées par certaines des femmes les plus influentes de la planète, dont Kim Kardashian. La star a d’ailleurs posté, il y a quelques mois, une photo d’elle sur Instagram vantant les mérites de son maquilleur de vulve. Amusant ? Pas vraiment. Car si ces méthodes d’accessoirisation traduisent une envie de pimper son intimité de temps en temps, elles ne sont pas sans danger pour la santé. Quant aux chirurgies de "rajeunissement vaginal", elles restent invasives et irréversibles. Mais d’où vient cette injonction ?  

      
Le Graal de la chatte idéale

Aviez-vous déjà vu cette campage de pub dans le métro pour un centre d’épilation définitive ? Sur la photo, une femme, mince, ultra-maquillée et les seins glissés dans un push-up affriolant, caresse un chat (une chatte ?) sans poil, surmontée du slogan : "On ne me caresse plus dans le sens du poil…" Si vous n’avez pas la chance de prendre le métro, vous recevez ces messages sous forme de pubs, d’articles ou de photos dans les magazines, mais aussi, dans votre feed Instagram, où les femmes en maillot ont l’entrejambe lisse comme des Barbies. Sans parler des films porno mainstream... De quoi nous pousser à nous épiler intégralement, voire à nous faire lifter et resserrer pour que plus rien ne dépasse.

Icône de Quote Icône utilisée pour indiquer que ce texte est un rendez-vous

Les individus sont désormais tenus de se regarder en détail et de prendre soin de leur corps.

Icône de Quote Icône utilisée pour indiquer que ce texte est un rendez-vous

L’origine de ce "sexe idéal", bien éloigné de l’immense majorité des anatomies féminines ? D’après Hélène Martin, professeure ordinaire en études de genre à la Haute école de travail social et de la santé EESP à Lausanne, d’une conception particulière de la santé, née après-guerre. "Alors qu’elle signifie l’absence de maladie au 19e siècle, la santé se met à représenter, au cours du 20e siècle, un état de bien-être général, qui doit être travaillé et maintenu, explique-t-elle. Les individus sont désormais tenus de se regarder en détail et de prendre soin de leur corps. Celui-ci se met aussi à définir ‘l’être profond’, si bien qu’un corps qui exprime le bien-être devient signe de normalité et même, l’expression de valeurs personnelles. La chirurgie dite ‘esthétique’ fait partie des nombreuses techniques de maintien et d’embellissement du corps qui se développent au 20e siècle, pour répondre à ce devoir de prendre soin de soi." Quant à la chirurgie esthétique des organes génitaux, celle-ci renverrait aux transformations de la conception de la sexualité qui devient, dans les années 80, une preuve, voire un moyen d’être en bonne santé. Les personnes dont on attend le plus qu’elles prouvent leur valeur personnelle et donc, leur forme éclatante ? Les femmes, évidemment, tandis que ce qui rendra les hommes séduisants sera l’acquisition du pouvoir, économique ou politique. "Pensez aux compliments que l’on fait aux petites filles sur leur apparence, continue la sociologue.Comme tu as une jolie robe’, ‘Comme tu es jolie dans cette robe’. On ne dit jamais à un garçon qu’il a un beau pantalon, on lui dit plutôt ‘Comme tu es fort !’"         

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

???????????? ok last one LOL. You can see all the rest on her app. #MakeupByMario. ???? - @steph_shep

Une publication partagée par MAKEUP BY MARIO (@makeupbymario) le


Rien d’étonnant, donc, à ce que de telles normes poussent les femmes à se rapprocher d’un même idéal, qui implique jeunesse, minceur et forme… Jusque dans leur culotte. Les chirurgies de rajeunissement vaginal, qui resserrent les muscles, rétrécissent l’entrée et réduisent les petites lèvres qui pourraient dépasser, viseraient, pour Hélène Martin, à produire un sexe féminin plat, avec des lèvres cachées et un vagin étroit. "Ce vagin-là métaphoriserait alors l’intériorité, la réceptivité, l’invisibilité et la jeunesse, considérées comme des qualités ‘féminines’", conclue-t-elle. Et si, pour la sociologue, ces chirurgies ne sont jamais pensées comme uniquement "cosmétiques", ni par les chirurgiens qui la réalisent, ni par les femmes qui la subissent, elles restent problématiques. D’abord, parce que c'est le regard masculin qui pousse à croire que les femmes au corps "vieillissant" ne sont pas désirables (coucou Yann Moix), et cela implique qu’on préfère des corps plus, voire trop jeunes. Ne pas avoir de poils sur le pubis et des petites lèvres qui ne dépassent pas renvoie en effet au fait que l’on n’est pas encore pubère (les petites lèvres ne se mettant à grandir, voire à dépasser des grandes, qu'à la puberté). Même deal pour le "vagin étroit", qui impliquerait la virginité ou un nombre réduit de partenaires. La croyance populaire voulant que la virginité d’une femme se lit dans un hymen qui n’a pas été transpercé et un vagin serré. Ce qui est évidemment faux, mais aussi glauque à souhait, car on s’approche du fantasme pédocriminel.      

Autre problème, selon la sociologue : si ces chirurgies permettent parfois de soigner une gêne d’ordre mécanique, quand les grandes petites lèvres de grande taille subissent un frottement douloureux lors de la pénétration, par exemple, ou que le vagin est devenu "trop large", "la sexualité dont il est implicitement question ici est hétéropénétrative. C’est au sexe féminin de s’adapter à un pénis censé être large, long et fonctionnel… Des qualités qui traduisent l’extériorité, la puissance, la visibilité et la maturité associés au masculin."       

Une sexualité féminine dé(b)ridée ?                              

Cette vision différente des sexes féminin et masculin n’est pas seulement ancrée dans l’imaginaire collectif, elle est aussi perpétuée jusque dans les cabinets des médecins, comme nous le rappelle Hélène Martin. "L’analyse des discours médicaux qui justifient le recours à la chirurgie sexuelle esthétique illustre très bien la construction pathologisante du corps et de la sexualité féminine, explique-t-elle. Les petites lèvres, les dysfonctions lors de la pénétration ou les élargissements du vagin sont en effet présentés comme des anomalies congénitales ou acquises, et signes d’une détérioration dans le parcours de vie (avec l’âge ou les accouchements)." Un discours sexiste qui n’est évidemment jamais utilisé pour parler de chirurgie esthétique des organes génitaux des hommes. "Les chirurgies d’augmentation de la largeur ou de la longueur des pénis sont peu demandées et peu légitimées, parce qu’elles sont présentées comme n’ayant pas d’incidence mécanique sur la sexualité des hommes", développe-t-elle avant d’ériger deux constats. Le premier, c’est que la performance sexuelle des hommes, contrairement à celle des femmes, ne paraît pas dépendante de l’apparence des organes génitaux, mais uniquement de leur fonctionnalité. "Du coup, continue-t-elle, le sexe masculin apparaît, aux yeux de la médecine, soit fonctionnel et normal, auquel cas, il ne nécessite aucune sorte de chirurgie ; soit dysfonctionnel et pathologique, auquel cas, il donne lieu à une chirurgie non polémique et jugée ‘correctrice’".  

Et ne parlons pas du langage associé au sexe féminin et à la sexualité féminin, bourré d’expression dégradantes et qui n’ont pas d’équivalent du côté masculin. Pensez à l’expression "Je vais lui péter la chatte" ou "la déboîter". Nombre d’hommes utilisent aujourd’hui ces formules (et bien d’autres) pour qualifier un rapport sexuel avec une femme. Une affaire de pouvoir, qu’on obtient en salissant le sexe féminin et en lui faisant du mal. Pourquoi tant de haine ? D’après Cécile Charlap, docteur en sociologie et spécialisée dans le corps des femmes à la ménopause, "on touche ici aux questions soulevées par l’anthropologue Mary Douglas. Elle s’est intéressée aux catégories de pensées du pur et de l’impur et a montré que pour ce qui est du corps, les orifices comme la bouche, ou l’anus, sont imaginés par les êtres humains comme relevant du danger. Le vagin étant un orifice, qui plus est grand, humide et inconnu, d’où sortent des flux, il a donc très vite été rangé du côté du danger dans l’imaginaire masculin."

Et quand le vagin vieillit et ne relâche donc plus de sang, devient-il plus pur pour autant ? "Il n’en est rien, affirme Cécile Charlap. Dans les ouvrages médiaux, la vulve à la ménopause est présentée comme racornie, atrophiée, sèche et rigide. Comme si, pour le corps féminin, une impureté en chasse une autre, à tout âge de la vie. Et même si la production de sperme connait bien une baisse avec l’âge, les représentations du vieillissement sont marquées par un ‘double standard’, comme l’a expliqué l’autrice féministe Susan Sontag. Dans l’imaginaire, le vieillissement touche plus précocement les femmes que les hommes et il est dévalorisé pour les femmes, alors qu’en vieillissant, les hommes gagnent en maturité et en expérience." A méditer, pour apprendre à aimer (enfin) nos sexes.

Icône de voter Icône utilisée pour voir valoriser le contenu
Icône de voter Icône utilisée pour voir valoriser le contenu

* champs obligatoires