Décryptage : le doigt-d'honneur aurait-il perdu son âme ? Décryptage : le doigt-d'honneur aurait-il perdu son âme ?

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Décryptage : le doigt-d'honneur aurait-il perdu son âme ? par Céline Puertas

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Publié le Mardi 29 Mai 2018

Omniprésent dans la pop culture, dénaturé par des starlettes en manque de caution badass, le doigt d’honneur a-t-il perdu son côté rebelle ? Retour sur l’histoire d’un geste vieux comme le monde.

C’est l’histoire d’un doigt. Balancé à la volée à des paparazzis trop collants (Britney Spears), tendu sur scène pour jouer les rebelles (Katy Perry), ou posté sur Instagram pour exprimer son mécontentement (Halle Berry) : les stars usent et abusent du doigt d’honneur avec plus ou moins d’authenticité. Quand le majeur levé appartient à Asia Argento ou Kristen Stewart, on y croit. Moins, quand c’est celui de Miley Cyrus ou d’Avril Lavigne (oui, elle est encore vivante). Ces pop stars en quête de street cred’ ont-elles fait perdre au doigt d’honneur toute sa valeur ? Si, en Occident, son caractère insultant s’est graduellement atténué, dans d’autres pays, le doigt d’honneur reste un sujet sensible. Il y a vingt ans, il n’existait pas au Japon : les Nippons l’ont découvert via les films américains. En Inde, comme à Dubaï, il peut vous coûter un séjour en prison, un jeune Anglais en a d’ailleurs récemment fait les frais.

En mode majeur

Alors, qu’exprime-t-on lorsqu’on dresse son majeur ? Un simple "Va te faire foutre" ? Pas uniquement : "Ce geste relève d’un comportement à tendance agressive, mais son emploi peut aussi être fait sur un mode ludique, explique la linguiste Laurence Rosier. Il prend son ou ses sens suivant le contexte, plus ou moins agressif, plus ou moins jouissif. Dans certains cas, c’est presque une affirmation de soi."
Pour comprendre sa valeur symbolique, un bond dans le temps s’impose. Difficile de savoir à quelle époque le doigt d’honneur est né exactement, les avis divergent, mais une chose est sûre, c’est un des gestes insultants les plus anciens. D’après les nombreux anthropologues qui se sont penchés sur la question, il serait apparu au Ve siècle avant J.-C., à l’époque de la Grèce antique, adopté par Aristophane dans ses pièces de théâtre pour symboliser le pénis. Un peu plus tard, l’empereur romain Caligula, réputé pour sa folie sanguinaire, prend un malin plaisir à humilier ses sénateurs, les obligeant à lui embrasser ce doigt au lieu de lui baiser la main.
Peu à peu oublié, le doigt d’honneur réapparaît au XIXe siècle. En 1886, le joueur de base-ball américain Charles Radbourn ose un doigt d’honneur sur une photo de groupe, pour dérider l’habituel portrait d’équipe et lui apporter une touche d’humour. Le voici immortalisé, fièrement brandi, en noir et blanc. Il se répand ensuite à travers tous les Etats-Unis, et au-delà.

Doigt de maître

Dans les années 1970, il connaît son heure de gloire avec le courant punk et l’avènement des contre-cultures. Aujourd’hui, les artistes contemporains continuent de l’utiliser pour interpeller le public. Et ça fonctionne. Maurizio Cattelan a frappé un grand coup avec L.O.V.E.,
sa sculpture doigt de 11 mètres de haut, installée sur le parvis de la Bourse de Milan. L’artiste superstar Ai Weiwei a réalisé "Fuck Off", une série de photos engagées autour de son propre majeur pointé vers la tour Eiffel et le portrait de Mao Zedong. La pop culture n’est pas en reste. Comment oublier le majeur de M.I.A., fièrement brandi lors du Super Bowl de 2012, devant 100 millions de téléspectateurs (qui lui a valu un joli buzz assorti de poursuites judiciaires), ou celui de Beyoncé dans le clip de son tube "Lemonade", hommage au mouvement Black Lives Matter ? Plus qu’une insulte, Laurence Rosier y voit un statement féministe : "Il y a bien sûr une part de provocation dans leur attitude, mais c’est aussi une façon de s’approprier des 'mauvaises manières' qu’on condamne encore trop souvent chez les femmes. C’est un geste phallique, on peut y voir aussi une appropriation de l’attribut masculin par des mouvements de doigts."


Fuck Trump

En novembre dernier, Juli Briskman, une mère célibataire basée en Virginie, a perdu son job à cause d’un doigt d’honneur. Elle roule à vélo quand le convoi de Donald Trump la dépasse. "Il venait de supprimer l’Obamacare, et il partait tranquillement faire un golf. Mon sang
n’a fait qu’un tour
", explique-t-elle au Huffington Post.
Un photographe de l’AFP qui voyageait avec le convoi immortalise la scène : la photo devient virale. Ce n’est pourtant pas la première fois que le pire président de l’histoire des Etats-Unis est visé par un tel geste. Assumant pleinement son acte, Juli Briskman le revendique en faisant de ce cliché qui divise le pays sa photo de profil Twitter et Facebook. Mais son employeur, Akima LLC, une entreprise de bâtiment
qui collabore avec le gouvernement, n’est pas franchement ravi. Elle est licenciée mais devient, pour de nombreux Américains, une héroïne de la résistance anti-Trump.
La quinqua reçoit 100 000 dollars récoltés grâce à une campagne de crowdfunding lancée par ses soutiens, assortis de centaines d’offres d’emploi. "Cet exemple montre une politisation possible du doigt d’honneur, parce que l’insulté est un homme d’Etat et la scène est publique, poursuit Laurence Rosier. Trump étant par ailleurs grossier dans sa communication, on peut parler d’un retour à l’envoyeur sur le même mode." Moralité : les doigts d’honneur, c’est comme les cadeaux, c’est l’intention qui compte.

 

 

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