La mort a-t-elle perdu son caractère sacré à cause du web ?

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Publié le Mardi 23 Janvier 2018

David Bowie, Carrie Fisher, Jean Rochefort... A chaque fois qu’une célébrité casse sa pipe, c’est le même rituel : une pétition est mise en ligne pour exiger son retour sur terre, tandis qu’une flopée de groupes Facebook propose qu’on échange le défunt contre Justin Bieber. Sauf qu’il n’y a pas que le Web qui veut faire la peau à la mort : désormais, c’est toute l’humanité qui s’y met

"Je suis en pleurs ! Ma mamie est partie." Ce tweet n’est pas celui d’une petite-fille endeuillée mais celui d’une fan de Danielle Darrieux, disparue en octobre dernier. Deux mois plus tôt, c’est Mireille Darc qui faisait pleurer sur nos timelines, sans qu’on puisse davantage distinguer qui avait bien connu l’actrice de qui s’était contenté de mater une rediff’ du Grand Blond avec une chaussure noire. Car l’important est maintenant d’exprimer publiquement son immense chagrin, quel que soit le degré de proximité avec le macchabée ou même son identité.

Disparu dans un attentat ou star, grand-oncle ou victime de faits divers, tous se retrouvent unis par le hashtag RIP, y compris les animaux. Miley Cyrus poste ainsi des tonnes de smileys qui pleurent dès qu’un de ses compagnons nous quitte (Pablo le poisson, Floyd le border collie) et l’actrice Chloë Moretz, dont les deux chiens ont passé la patte à gauche cet été, a reçu des condoléances du monde entier après un dernier hommage sur Instagram.

"C’est toute la société qui tend à faire disparaître la mort telle qu’elle existait avant. Désormais, chacun se demande comment il va pouvoir la maîtriser, via les soins palliatifs dont le budget explose, ou grâce à l’euthanasie."

Conséquence de ce grand mémorial fourre-tout ? La faucheuse a sacrément perdu de sa superbe, comme l’explique Tanguy Châtel, sociologue et auteur de Vivants jusqu’à la mort (Albin Michel) : "La mort a deux statuts. L’un est émotionnel – quand un proche disparaît, j’ai de la peine –, l’autre ontologique – chaque fois que quelqu’un meurt, l’humanité entière est renvoyée à sa condition mortelle. Mettre ces deux dimensions sur le même plan, c’est une façon d’affaiblir la mort." Un combat qui n’est pas que virtuel.
Pour Michel Wieviorka, sociologue et président de la Fondation Maison des sciences de l’homme, "c’est toute la société qui tend à faire disparaître la mort telle qu’elle existait avant. Désormais, chacun se demande comment il va pouvoir la maîtriser, via les soins palliatifs dont le budget explose, ou grâce à l’euthanasie." Dans une lettre posthume, l’écrivaine Anne Bert, euthanasiée en Belgique en octobre dernier, rappelait que 90 % des Français y étaient aujourd’hui favorables... Mais pourquoi veut-on à tout prix contrôler la muerte ?


UN PIED DANS LA TOMBE

Vous aimiez le concept de baby-boom ? En voici la suite logique : le dead-boom, qui va bientôt nous péter à la gueule. "Le nombre de morts va augmenter de 25 % d’ici 2040, rappelle Tanguy Châtel. On gère aujourd’hui la perte d’autonomie des seniors, ce qui nous oblige à nous projeter vers la suite." Une joyeuseté n’arrivant jamais seule, les attentats de ces dernières années ont également changé notre regard sur le trépas. Pour Michel Wieviorka, "on vit actuellement avec l’idée qu’on peut disparaître à tout moment, et aussi bien dans le métro d’une capitale internationale que dans une petite église de Rouen." Pire : pour nous rassurer, les spécialistes brandissent régulièrement des stats selon lesquelles on risque plus de mourir d’un cancer ou d’un accident de voiture que du djihad... ce qui ne fait que multiplier les sources d’angoisse. Un contexte lourd, d’autant que pour Tanguy Châtel, "la surmédiatisation de la mort la rend hyperprésente, mais empêche tout dialogue intime sur le sujet. Sidérés, on est incapables de parler de son ressenti personnel."

Que faire pour conjurer le sort ? Se tourner vers l’art, notamment la pop culture, "qui permet une réappropriation collective de la mort". Et si Hollywood a mis quelques années avant de raconter son 11-Septembre dans une série de films, du World Trade Center d’Oliver Stone à A cœur ouvert de Mike Binder, les studios n’attendent plus que les corps refroidissent pour les ressusciter. Le 3 octobre dernier, un biopic sur Hugh Hefner, disparu six jours plus tôt, était annoncé (le projet a depuis pris du plomb dans l’aile, le réal’ Brett Ratner étant accusé d’agressions sexuelles). Carrie Fisher (1956-2016) sera quant à elle en pleine forme dans Star Wars : Les Derniers Jedi, en salles en décembre 2017, grâce à un ultime montage lui rendant hommage. Et côté musique, la grosse tournée rock de 2018 sera signée Frank Zappa en version hologramme, vingt-quatre ans après son dernier riff. Cerise sur le tombeau ? Si la pop semble déterminée à annuler le décès de ses idoles, elle suggère, en prime, des moyens d’accéder à la véritable éternité.

REST IN PEACE, LA MORT

Quand son meilleur ami meurt, l’informaticienne russe Eugenia Kuyda est au bout du rouleau. Elle tombe alors sur un épisode de la série Black Mirrorintitulé "Be Right Back", où une femme utilise un logiciel recréant la façon de parler de son amour disparu. C’est ce qui décide Eugenia à récolter les SMS, mails et autres interactions de son pote, pour finaliser, en 2016, un chatbot lui permettant de bavarder avec lui comme au bon vieux temps. De quoi inspirer les plus grands centres de recherche du monde, à commencer par le MIT : le professeur Hossein Rahnama y planche actuellement sur un dispositif nommé "éternité augmentée", pour dialoguer avec Ronald Reagan ou Shakespeare. Et si la tech peut désormais créer des fantômes, elle veut aller plus loin. En 2016, Microsoft annonçait s’être donné une décennie pour buter le cancer, en utilisant l’informatique pour "décoder"  les cellules malades et les reprogrammer.

"Les gens qui partent les plus sereins ne sont pas ceux qui ont lutté contre leur mort, mais ceux qui estiment avoir réussi leur vie."

De son côté, Google tente de renverser les effets du vieillissement grâce à sa filiale de biotechnologie Calico (pour California Life Company), lancée en 2013. Budget : 1,5 milliard de dollars. Et si les recherches restent top secrètes, Ray Kurzweil, cadre du groupe, milite publiquement pour le transhumanisme, mouvement qui mise sur les sciences et techniques pour créer une humanité augmentée, voire immortelle. Les premiers cobayes : rien de moins que les boss de la Silicon Valley. Kurzweil gobe une centaine de pilules par jour et estime son âge biologique à la quarantaine, alors qu’il a 69 ans. D’autres misent sur Ambrosia, toute jeune start-up spécialisée dans la transfusion sanguine comme cure de jouvence. Ou encore sur Alcor, entreprise de cryogénisation de l’Arizona qui permet d’attendre au congélo le jour où la mort sera enterrée. Une quête peut-être utopique, mais surtout capable de nous faire perdre de vue l’essentiel. Tanguy Châtel, également accompagnant bénévole en soins palliatifs, l’affirme : "Les gens qui partent les plus sereins ne sont pas ceux qui ont lutté contre leur mort, mais ceux qui estiment avoir réussi leur vie." Un conseil qui tue.


Coline Clavaud-Mégevand, adapation Magali Bertin

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