La mode est-elle vraiment en train de devenir inclusive ? La mode est-elle vraiment en train de devenir inclusive ?

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La mode est-elle vraiment en train de devenir inclusive ? par Jennifer Padjemi

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Publié le Mercredi 13 Mars 2019

Virgil Abloh chez Louis Vuitton, Edward Enninful au British Vogue ou encore, la présence de nombreux mannequins noirs et asiatiques, donnent l’impression que le milieu de la mode est de plus en plus progressiste et représentatif de la société. Mais est-ce vraiment le cas ou est-ce juste une façade? Quelques éléments de réponses.

En arrivant sur le site de Models.com, l’une des références mondiales pour découvrir les nouveaux talents (toutes catégories confondues) du milieu de la mode, il n’y a pas de doute : les mannequins sont divers, viennent de partout, et ne se ressemblent pas. Un internaute s’étonne même en commentant : "Oh mon Dieu ! J’ai une question : elle est où la beauté classique ici ?!" Il est vrai que depuis plusieurs années, le monde de la mode s’entiche des beautés qui sont tout sauf "classiques", ou en tout cas loin, de ce qu’on avait l’habitude de voir jusqu’alors. Aujourd’hui, les mannequins noirs, asiatiques, originaires d’Afrique du Nord ou d’ailleurs ont la côte plus que jamais, s’inscrivant dans un renouveau longtemps souhaité. Dans les dix mannequins femmes les plus bookées lors de la dernière fashion week new-yorkaise par exemple, toutes étaient des femmes de couleur.

Depuis 2018, c’est le mannequin Adut Akech Bior qui est sur toutes les lèvres, mais aussi sur tous les runways du monde (Saint Laurent, Tom Ford, Burberry etc.). Elle a été élue “Mannequin féminin de l’année” en 2018 par Models et nommée dans la catégorie “Models of the year” aux Fashion Awards. Elle a aussi été la deuxième mariée noire historique de Chanel (la première était Alek Wek), clôturant le défilé couture automne-hiver 2019 de la maison en janvier dernier, dans un vert-bleu royal. Une ascension incroyable pour cette ex-réfugiée originaire du Soudan, qui vient s’ajouter à la liste de plusieurs changements notables aperçus en 2018. Mais pour Emmanuelle De Mazières, planneur stratégique chez PeclersParis, "il faut modérer la réalité". "On lit partout qu’effectivement, la mode est de plus en plus diverse (de la manière la plus large possible). Or, et malheureusement, ça ne se vérifie pas. Les grandes marques continuent de mettre en avant des personnes blanches, et on voit toujours des mannequins toujours très jeunes, avec les corps longilignes et fins qu’on leur connaît."


La diversité, un mot vidé de son sens ?

Pourtant, le "Black September" avait fait un raz-de-marée inédit à la fin de l’été dernier, présentant un nombre incalculable de femmes noires en couverture de magazines lors du mois le plus important pour la mode (le September Issue), celui avec le plus d’annonceurs. L’occasion en plus d’avoir le premier photographe noir (Tyler Mitchell) de l’histoire de Vogue, choisie par Beyoncé pour la photographier. Cette déferlante avait causé l’émoi de nombreuses personnes sur la toile, car inespérée, avant qu'elles n'émettent quelques doutes sur ce soudain intérêt pour les femmes noires. À savoir si tout ceci n’était qu’une simple tendance ou si c’était bien parti pour durer ? Sans réelles réponses définitives, les changements opérés en coulisses ne sont pas anodins. Force de constater que les postes de responsabilité confiés à des personnes de couleur ont joué dans la balance. On pense notamment à la nomination d’Edward Enninful, aujourd’hui à la tête du British Vogue dont l’impact est comparé à celui d’Anna Wintour. Ou encore celle de Virgil Abloh chez Louis Vuitton ou Kerby Jean-Raymond (gagnant du CFDA fund 2018) qui, avec sa marque Pyer Moss, rend la mode beaucoup plus politique. "Ces magazines et ces marques ont compris la réelle problématique de la diversité, pensée comme nécessaire et vitale de l’intérieur", avance Emmanuelle De Mazières. Dernier exemple en date : la nomination chez Teen Vogue de Lindsay Peoples Wagner en tant que rédactrice en chef, prête à continuer le travail vers plus d’inclusivité, entamé depuis plusieurs années par Elaine Welteroth et Phillip Picardi, partis pour d’autres aventures.

Pendant longtemps, le terme “diversité” était accolé à des images fortes de représentation : mettre un mannequin noir ou asiatique ou "plus size" et c’était à peu près tout. Aujourd’hui, ce qui se passe en coulisses est tout aussi, voire plus important, que ce qui se passe sur le devant de la scène. On peut le constater ces dernières semaines avec toutes les polémiques autour de la blackface qu’il y a eu dans la fashion sphère : Gucci et son pull col roulé noir avec une grosse bouche rouge, Katy Perry et ses chaussures similaires ou plus récemment, Prada et ses personnages rappelant des figurines grimées en noir. Preuve aussi, le récent scandale de la maison italienne Dolce & Gabbana en Chine, qui était partie pour présenter le plus grand défilé du siècle, "The Great Show" devant un parterre d’influenceurs et de célébrités du monde entier et spécifiquement Chinois. Tout ceci sans penser une seule seconde que la pub promotionnelle censée rendre hommage au pays était quelque peu raciste, et avant que l’un des deux fondateurs attise le feu en s'enterrant dans un tourbillon désastreux. Un résultat estimé à une perte de plusieurs millions d’euros et avec ça, un tiers de leurs potentiels acheteurs. PeclersParis rappelle qu’il s’agit souvent de "coups de communication voués à répondre aux nouveaux enjeux d’une société qui se transforme, mais sans vraiment y croire sincèrement. Les marques le font parce qu’on leur demande, pas parce qu’elles croient réellement que cela est nécessaire ou juste." Moins on y croit, plus on se plante, donc : "Il suffit de s’intéresser aux effectifs de ces entreprises pour comprendre que l’inclusivité, la diversité, ne sont pas les maîtres mots du milieu de la mode."

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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Le retour de bâton

Dans la même veine, l’un des shows les plus attendus de la Fashion Week en octobre dernier a fait couler beaucoup d’encre. Celui de la maison Céline, dont Hedi Slimane venait tout juste de prendre les rênes, dix ans après l’incontournable Phœbe Philo, celle qui a élevée la marque au rang de prestige, donnant une sorte de pouvoir inédit aux femmes, les remettant au centre du vêtement. Pas facile de venir après un tel panthéon, surtout pour Slimane, connu pour ses looks androgynes où le slim est roi. Ça n’a pas manqué, le show le plus attendu a aussi été celui le plus critiqué. La raison ? Un festival de looks rappelant le début des années 2000 option robes courtes et paillettes sur des corps très minces, mais surtout avec une majorité de mannequins blancs : 91% au total. Un affront qui n’est pas passé, jusqu’à surnommer Hedi Slimane de "Trump de la mode", par le Hollywood Reporter. Depuis, l’ancien designer de Saint Laurent s’est rattrapé, avec des looks remettant au goût du jour une certaine allure de la femme bourgeoise Céline, qu’on avait quelque peu oublié. Il en faudra plus pour oublier ses premières mésaventures.

Et si ce tollé a marqué les esprits, c’est surtout parce qu’il est venu contrebalancer les efforts indéniables réalisés pour les saisons Printemps/Eté 2019, avec des défilés qui ont été les plus divers et un total de 36,1% (The Fashion Spot) de mannequins non-blancs castés pour toutes les majeures Fashion Week confondues (New York, Londres, Paris, Milan). Ce n’est pas tout, puisque les mannequins trans et non-binaires ont aussi eu le plus de visibilité, la marque Chromat et de manière générale la Fashion Week New-Yorkaise avaient d’ailleurs fait sensation, avec un record de représentation diverse avec tout type de corps, genres, couleurs et âge. Et c’est précisément sur ce terrain que la mode est en train d’avancer, en essayant de se diversifier à tous les niveaux. Pourtant, d’une saison à l’autre, les chiffres ne sont pas stables et ont même tendance à baisser ; c’est le cas pour les mannequins grande taille et trans qui ont respectivement baissé de 49 à 37% et de 53 à 29 % à New York pendant la dernière Fashion Week. Des chiffres qui démontrent bien que si des pas en avant sont réalisés, ils ne sont pas synonymes de constance. Pour le handicap, c’est encore loin d’être gagné, mais des marques grand public comme Asos, Target ou Arie s’efforcent de changer les choses, sans oublier les couvertures historiques du Teen Vogue, avec des mannequins en situation de handicap comme Chelsea Werner, Jillian Mercado et Mama Cax.

Cette inclusivité d’origine, d’âge, de corps et de genre ne se fera pas sans changement radical de la part des marques et des relations publiques qui s’en occupent. Lors de la dernière semaine de la mode parisienne, la rédactrice en chef de Teen Vogue, Lindsay Peoples Wagner, la seule femme noire rédactrice en chef à ce jour d’un magazine de mode aux Etats-Unis, s’est désolée en partageant des stories sur Instagram, disant qu’il n’y "avait rien de plus embarrassant et humiliant que d’être mal traitée par des femmes blanches à un défilé, qui en plus d’avoir été conçu par une femme noire (Tommy Hilfiger par Zendaya), est composé d’un casting de mannequins exclusivement noir. [...] Et pour clarifier, ce n’est pas à cause d’un quelconque placement, mais de respect." Avant d’expliquer qu’elle a fini par rentrer à son hôtel en pleurant. Si des excuses ont été faites depuis, elle a mis en lumière ce qui se passait aussi dans les coulisses de la mode, lors de défilés de marques qui se disent inclusives, mais qui ne traitent pas correctement les journalistes qui représentent aussi ce changement. Plus récemment, c’est le mannequin Olivia Anakwe qui a révélé qu’elle a dû être coiffée par deux de ses consoeurs noires et par l’esthéticien-ongliste, noir également, pour lui faire ses nattes collées, puisque aucun coiffeur n’était capable de s'occuper de son type de cheveux ni de réaliser cette coiffure. Ce n’est pas la première fois que ça arrive : Naomi Campbell avait conté une expérience similaire dans ses jeunes années de mannequin, et d'autres cas du même type sont régulièrement dénoncés.

L’avenir de la mode et de sa réelle inclusivité passera par les designers, les rédacteurs.trices en chef choisies, les journalistes, mais aussi et surtout l’équipe derrière tout ce beau monde, du makeup-artist au coiffeur en passant par l’attaché.e de presse. Pour PeclersParis, le milieu de la mode reste "indéniablement" polarisé, avec d'un côté, l’ancienne génération à la vision plus traditionnelle du secteur, et la nouvelle. "C’est un véritable clash de deux mondes auquel nous assistons, celui de deux générations qui s’affrontent et qui ont des conceptions opposées de ce qu’est la mode aujourd’hui et de ce qu’elle doit être demain." Et d’ajouter "que les marques de l’ancien monde continueront d’exister telles qu’elles sont aujourd’hui, jusqu’à ce que le progrès intègre pleinement les coulisses de la révolution." Reste à savoir combien de temps ça prendra, avant que cette révolution soit en marche.

 

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