IVG : pourquoi l'avortement est-il quasi inexistant à l'écran ? IVG : pourquoi l'avortement est-il quasi inexistant à l'écran ?

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Cinéma et séries : pourquoi l'avortement est-il quasi inexistant à l'écran ? par Lucile Quillet

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Publié le Mercredi 5 Décembre 2018

Sur nos écrans, qu’il s’agisse de films ou de séries, une grossesse non désirée débouche souvent sur une naissance, ou une fausse couche. De quoi rendre quasi-inexistante la pratique de l’IVG à laquelle ont pourtant recours des centaines de milliers de femmes chaque année.

Environ 56 millions d’avortements ont lieu chaque année dans le monde, d’après l’OMS. Mais , dans le miroir tendu du cinéma et des séries, ils ne se reflètent pas. Pourtant, les grossesses non désirées ne sont pas rares. Le ressort dramatique reste imparable : après de longues semaines où la femme n’a pas su remarquer l’absence de règles, elle découvre qu’elle est enceinte. Et, dans le monde idéal des scénaristes, les femmes préfèrent souvent garder l’enfant envers et contre tout.

Cadeau du ciel ou fausse couche miracle

Dans Desperate Housewives, Lynette Scavo délivrée des couches de ses quatre enfants, et promise à une belle promotion, ne pense pas une minute à avorter des deux embryons en elle. C’est aussi en pleine ascension professionnelle que l’héroïne d’En cloque : mode d’emploi tombe enceinte d’un coup d’un soir qui ne vend pas du rêve. Elle poursuivra la grossesse, puisque cela donne l’occasion à Judd Apatow de faire un film drôle. Le réalisateur semble apprécier ce “gag” puisque dans 40 ans : mode d’emploi, c’est aussi une grossesse non désirée qui est offerte en cerise sur le gâteau à un couple de quadragénaires en crise (“nous vendrons la maison !”, s’accomodent-ils). Les jeunes femmes de la série Les Frères Scott, elles, sont toujours surprises d’être enceintes mais cela reste toujours un don du ciel qu’on accueille bras ouverts. Ainsi, Peyton décide de poursuivre la grossesse malgré les risques mortels qu’elle encourt, tout comme Bella dans Twilight.


Dans le cas d’adolescentes enceintes, on préfère le donner à l’adoption (Juno, la fille de Bree dans Desperate Housewives, Quinn Fabray dans Glee). Pour les scénaristes qui ne peuvent résister au coup de la grossesse non désirée mais ne veulent pas s’embêter avec un enfant par la suite, le coup de la fausse couche permet de s’en sortir haut la main (Gabrielle Solis dans Desperate Housewives, Blair Waldorf dans Gossip Girl). Lena Dunham aurait pu s’enorgueillir d’avoir pris le taureau par les cornes dès le premier épisode de Girls, si -ouf- le personnage de Jessa n’avait pas fini par avoir ses règles.

"Dès qu’il y a un enjeu commercial, on recherche le consensus maximal. Les séries diffusées sur les 'networks' ont besoin des annonceurs, il n’est pas question de mettre des avortements volontaires qui les feraient fuir, explique Geneviève Sellier, professeure émérite en études cinématographiques et fondatrice du site Le genre & l’écran. La productrice Shonda Rhimes a su l’imposer avec Scandal, parce qu’elle jouit d’une grande popularité."

Une nouvelle fibre féministe dans les fictions américaines

Dans un épisode de la série, l’héroïne Olivia Pope est filmée à l’hôpital, le soir de Noël, avec un chant de fêtes en fond sonore. "À aucun moment, elle ne fera de commentaire ni ne donnera de justification à son choix, note Geneviève Sellier. C’est du jamais vu." Dans le sillage des premiers personnages à avoir avorté (If these walls could talk, Sex and the city), l’avortement est de plus en plus évoqué, voire mis en scène (Grey’s Anatomy, Alfie). Le film Obvious Child y est entièrement consacré. "Depuis 10 ans, les séries américaines contemporaines parlent des questions qui intéressent les femmes, avec une certaine sensibilité féministe, constate Geneviève Sellier. Même si cela reste des productions destinées à l’élite cultivée acquise, nous n’avons pas cet équivalent en France. C’est assez paradoxal : le moralisme religieux y est pourtant bien moins pesant."


Parce que l’avortement est justement moins clivant qu’outre-Atlantique, on le considère comme un non sujet. En cherchant dans le répertoire cinématographique français, on trouve bien des films qui abordent frontalement le sujet, mais ces derniers gravitent autour de 1974, date de la légalisation de l’avortement : Les mauvaises rencontres (1955), Des gens sans importance (1955), L’une chante, l’autre pas (1977), Une histoire simple (1978), Loulou (1980), ou encore Une affaire de femmes (1988).

Un non sujet pour le cinéma français bourgeois

 "À partir du moment où l’IVG a été autorisée puis remboursée, elle a perdu de son potentiel dramatique, souligne Geneviève Sellier. Les enjeux psychologiques ou personnels possibles de l’avortement sont peu traités, comme s’il ne posait aucun problème aux femmes. Un avortement ne représente plus de contrainte, sauf peut-être au sein des classes populaires qui ont un accès limité aux ressources pour avorter. Le cinéma français reste un cinéma de classes favorisées."

Comment expliquer qu’avec 22% de réalisatrices et une femme sur trois qui a déjà eu recours à l’avortement, toutes catégories sociales confondues, les grossesses non désirées passent sous le sceau du déni (9 mois ferme), ou de l’acceptation (Dix pour cent). Même le moderne Papa ou Maman se finit avec une grossesse maintenue malgré un divorce. Il n’y a, semble-t-il, que Plus belle la vie pour sauver la mise. "L’assignation à la maternité pèse encore sur les femmes, note Geneviève Sellier. Pour preuve, le film La Fête des mères (2018) décline toute une série de situation de maternité à tous les âges, la question de l’avortement n’est jamais posée. On fantasme une société idéale où les femmes peuvent avoir une carrière et une vie de famille grâce à l’État providence. Pourquoi avorter alors ?"

 

 

 

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