Ils ont la vingtaine et sont déjà passés à l'eau Ils ont la vingtaine et sont déjà passés à l'eau

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Ils ont la vingtaine et sont déjà passés à l'eau

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Publié le Jeudi 19 Juillet 2018

Après avoir consommé de l'alcool en excès, ces vingtenaires ont tourné la page des soirées arrosées. Rencontre avec ces buveurs repentis, à un âge où l'on fait d'habitude la fermeture des bars.

"Allez, tu prendras bien un petit verre ?" Question récurrente pour Lou, 26 ans, alors qu’elle sirote son Perrier à la paille dans un bar du 11ème arrondissement, à Paris. Comme toujours, elle répond par une pirouette : "J’ai assez bu pour plusieurs vies." Ce soir, elle a de la chance, le PSG vient de marquer un but, son interlocuteur n’insiste pas. Mais il y a six ans, elle aurait sauté sur un drink gratuit, twerké sur le bar et roulé des pelles au taulier avant d’être ramassée par une ambulance. À 20 ans, son meilleur pote, c’était le pastis. Et elle n’est pas un cas isolé même s’il y a de quoi être optimiste : selon l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), entre 2000 et 2017 la consommation régulière d’alcool chez les jeunes de 17 ans est passée de 10,9 % à 8,4 %. Ils sont mêmes 11,7 % à se passer totalement de cannabis, de tabac ou d’alcool (contre 5,7 % en 2008). Moins cuite la vie ? Pas sûr... Le binge-drinking – ou "biture express" – a toujours la cote, tout comme les tendances craignos liées à la consommation d’alcool. Dernière en date, la drunkorexia, qui consiste à manger moins pour boire plus. Alors, les chiffres mentent-ils ? "Non, mais il faut voir sur le long terme", répond Michel Reynaud, professeur de psychiatrie et d’addictologie qui voit de plus en plus de jeunes alcooliques débarquer aux urgences dans un état second, voire carrément blessés à cause d'un accident.

AÏE TEQUILA !
Pour Charlotte, la trentaine, ce n’est pas une fin de soirée sur une civière mais un énième black-out qui l’a forcée à réagir. Encore une fois, elle s’est retrouvée le matin dans un appart inconnu, dans les bras d’un inconnu. Sur ses jambes, des hématomes, témoins de ses chutes à répétition. Sa vingtaine sous perf’ de vodka, elle s’en souvient comme si c’était hier : "J’étais stagiaire dans une agence de pub et le soir, on brainstormait dans les bars. J’étais toujours celle qui ne tenait pas et qui tombait dans les escaliers." Sans doute parce qu’à 20 ans, elle était plus vulnérable, comme le souligne le Pr Reynaud : "Les jeunes sont davantage sujets à l’addiction car l’alcool agit sur les zones du cerveau encore en développement, celles qui gèrent l’autonomie, les émotions et la prise de risques. Cela procure aux plus introvertis un mieux-être en société." Ce besoin de se désinhiber a fait sombrer Lou à 23 ans, alors qu’elle était étudiante en arts : "J’avais toujours l’impression de n’être “pas assez”. Mais avec l’alcool, j’étais une version améliorée de moi-même, plus libre, plus ouverte, plus créative."

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Avec l’alcool, j’étais une version améliorée de moi-même, plus libre, plus ouverte, plus créative

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Un phénomène accentué par le marketing décomplexé des alcooliers : "Ils en ont fait une norme sociale et les jeunes consomment en groupe pour se dédouaner. Il leur faut plus de temps pour se rendre compte qu’ils sont accros", regrette le Pr Reynaud, qui a créé le portail "Addict Aide", une vraie bible pour évaluer son addiction. L’alcool "festif" – qui dérape pour 5 à 8 % des jeunes –, Lou s’est longtemps cachée derrière : "Pendant mes études, je travaillais dans des restos et des festivals, mon alcoolisme passait inaperçu. Je m’assurais de pouvoir boire avant de sortir et je buvais en rentrant chez moi. Quand j’ai compris que c’était devenu ma priorité, j’ai su qu’il y avait un problème." Pour Alexandre, 30 ans, la prise de conscience a eu lieu il y a cinq ans, pendant une année Erasmus à Berlin où il terminait ses études : "Ça s’est aggravé cette année-là. Je buvais depuis mes 15 ans, c’était ma solution miracle pour créer du lien. Mais là, j’avais des tremblements, des angoisses, des trous de mémoire. Quand mes potes sont venus me rendre visite, ils ont vu que je me retenais de boire dès le matin." Comme Lou et Charlotte, il s’est tourné vers les AA (Alcooliques Anonymes), surtout pour éviter l’heure de l’apéro. Mais à cet âge-là, le coup de foudre avec cette institution est rarement immédiat. La Belgique a fait un flop avec ses « AA pour les jeunes » et en France, les assos ne sont pas au point selon Marion Acquier-Bachelart, psychologue et membre professionnelle du conseil des AA : "On est face à de nouvelles problématiques de polydépendance. Beaucoup de jeunes viennent nous voir mais se tournent finalement vers les NA (Narcotiques Anonymes) où ils sont plus représentés."

UNE HYGIENE DE VIE
Pas facile de tourner au diabolo menthe quand tout le monde descend des shots de Jägermeister. Du coup, Charlotte évite de squatter les happy hours et s’applique une tolérance zéro en soirée. "J’envoie balader les lourds qui insistent. C’était dur au début mais maintenant je m’affirme. Aujourd’hui, c’est carrément alternatif de ne pas boire", s’amuse-t-elle. Alexandre, lui, a mis du temps avant de retrouver une vie sociale : "Pendant deux ans, j’ai mis le holà sur les sorties en boîte ou dans les apparts, sinon, je rechutais deux jours après. Aujourd’hui, je fais des cinés, des restos et même les mariages."
Pour ce genre d’épreuves – comme si le dîner placé ne suffisait pas –, il a des stratégies pour se tenir éloigné du champagne : "J’ai toujours un verre de soft plein. Le bar, j’y vais seulement avec quelqu’un qui connaît mon problème, et quand, en soirée, tout le monde commence à être bourré vers minuit, je sais que je dois partir, c’est une habitude à prendre." Heureusement, il peut compter sur les assos pour l’aider. "Ça devient une hygiène de vie, explique Marion Acquier-Bachelart, comme lorsqu'on a le diabète. On leur apprend à être heureux sans alcool et à gérer leurs émotions. Cela exige de la discipline et il faut des piqûres de rappel."
Un travail nécessaire, selon elle, pour éviter les sorties de route : "Il peut y avoir cette illusion d’être plus fort. À 20 ans, on n’a pas encore tout perdu à cause de l’alcool." Après pas mal de rechutes, Lou ne s'est jamais sentie aussi bien : "Avant, j’avais peur de tout : des études, du boulot, de trouver ma place en tant qu’adulte. Je voulais la vie rock’n’roll et je l’ai eue. Maintenant, je suis vraiment présente avec les gens même si je ne bois plus."

Alcoolique un jour, alcoolique toujours ? Oui, ils sont unanimes, ils ont trop à perdre. Alors un whisky ? Non merci, même pas un doigt.

 

Elia Manuzio

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