Porno professionnel-amateur, l’enfer des actrices ? Porno professionnel-amateur, l’enfer des actrices ?

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Porno professionnel-amateur, l’enfer des actrices ? par Coline Clavaud-Mégevand

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Publié le Lundi 5 Novembre 2018

Depuis fin octobre, un livre signé Robin D'Angelo fait les gros titres, grâce à un pitch accrocheur : le journaliste a mené un an et demi d’enquête dans le milieu du porno, au plus près des actrices et des difficultés de leur métier. Problème de cette promo : des médias qui préfèrent mettre l’accent sur le sordide, plutôt que sur la réalité complexe dont parle l’auteur…

Le 18 octobre 2018 sortait Judy, Lola, Sofia et moi (ed. Goutte d’Or), une enquête sur le porno professionnel-amateur ou pro-am, cette catégorie reprenant les codes des vidéos amateurs mais produites par des pro du X, Jacquie et Michel en tête. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’ouvrage du journaliste Robin D'Angelo enchante les médias français : du Monde à Libération en passant par Slate et les Inrocks, on ne compte plus les articles saluant sa longue enquête, qui l’a mené de rencontres en plateaux de tournages. Son auteur a également été interviewé par Konbini, France Inter, C8... Le sentiment qui domine face à cette promo rondement menée ? Le malaise, les détails les plus sordides de l’enquête – scène de bukkake insoutenable, paroles racistes, actes violents non-consentis voire véritables viols… – étant repris ad nauseam par les journalistes. Les réseaux sociaux se sont aussi emparés de l’ouvrage, les féministes abolitionnistes s’en servant pour justifier l’interdiction du travail du sexe qu’elles appellent de leurs vœux. Judy, Lola, Sofia et moi serait-il un énième brûlot anti-porno ?

Il n’a en tout cas jamais été pensé comme ça, explique Robin D'Angelo. "Je ne me suis pas interrogé sur la possible récupération de mon enquête par les abolitionnistes pour une simple et bonne raison : pour moi, elles n’existaient plus, car j’évolue dans un milieu où les féministes sont plutôt pro-sexe". Un courant né dans les années 1980, et pour qui le corps, le plaisir et le travail sexuel sont des outils politiques dont les femmes doivent se saisir. C’est d’ailleurs son propre féminisme qu’a voulu interroger l’auteur, consommateur de ce porno trash où les femmes sont soumises et humiliées. "A la base, je m’interrogeais sur mon attrait pour le porno pro-am et ma vision du désir, produits de ma culture d’homme hétéro. Tout ça entraient en contradiction avec mes convictions politiques, qui vont dans le sens de l’égalité femmes-hommes", raconte Robin D'Angelo. Un questionnement qui l'a conduit à se fondre dans le milieu, auprès des actrices, mais aussi des acteurs, des techniciens et des producteurs.

Clara Tellier Savary, présidente de la maison des éditions Goutte d’Or, regrette d’ailleurs que les médias et les réseaux sociaux parlent peu des hommes derrières ce business. "Ils ont parlé et agi sans filtre face à Robin d’Angelo, certains d’entre eux se comportant tout de même comme de vrais salauds, souligne-t-elle. On peut regretter qu’il faille le livre d’un journaliste homme pour qu’on entende la parole des actrices. Mais ce statut a permis de mettre en lumière les discours et les agissements masculins." Robin D'Angelo confirme que sa position a aidé l’enquête : "Il peut m’arriver de parler des femmes comme le font ces hommes – on dit qu’on 'déglingue', qu’on 'nique' des meufs… Cette attitude m’interrogeait, et a pu servir un rapprochement avec eux'". L’enjeu pour l’auteur était aussi de rapporter des témoignages non pas de stars du X, médiatisées et parfois activistes pro-sexe, mais de ces actrices qui forment la majorité silencieuse. "Leur réalité passe sous les radars, et leur réalité, c’est celle du robinet à tubes" – ces plateformes où le contenu doit couler à flot et se renouveler sans cesse pour être rentable, au prix de conditions de travail pénibles pour les actrices.

Pour Carmina, performeuse, réalisatrice de films X et journaliste pour le site dédié à la culture porno Le Tag Parfait, c’est en ça que le travail de Robin D’Angelo est utile. "Le porno est un média culturel, qui doit être questionné comme tous les autres, affirme-t-elle. Quand on lit dans le livre que les filles spécifient qu’elles refusent la sodomie avant le tournage, et que les mecs vont tenter de négocier en plein milieu de la scène, c’est révoltant, comme ça le serait dans n’importe quel job. Je ne comprends pas non plus que les acteurs puissent être cagoulés et maîtriser leur image, alors que les actrices, non".

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Le porno est un média culturel, qui doit être questionné comme tous les autres.

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D’où la nécessité, claire dans le livre mais très peu évoqué dans les médias, de mieux protéger celles-ci. "Les travailleuses du sexe paient leurs impôts comme tout le monde, rappelle Carmina, mais elles n’ont pas les mêmes droits que les autres : pas le droit à un statut spécifique, à une mutuelle, d’être écoutée et crue si elles rapportent des abus…" Le résultat d’un tabou énorme autour du X, et d’une stigmatisation qui pèse de tout son poids sur les concernées. "L’exploitation des femmes n’existent pas que dans le porno, souligne la réalisatrice. La fast fashion et d’autres activités de notre société capitaliste peuvent s’apparenter à de l’esclavage moderne mais là, il n’y a pas grand monde pour gueuler." 
Robin D’Angelo estime d’ailleurs que la fragilité économique est au cœur du problème. "Les actrices que j’ai rencontrées disent que si elles étaient des mecs, elles iraient vendre des barrettes de shit quand elles ont besoin de 500€, raconte-t-il. Mais ce sont des femmes et elles sont OK avec le fait de se servir de leur corps, donc elles vont se tourner vers cette économie souterraine." 

Le porno, miroir grossissant de la société, ne ferait alors que révéler des situations de précarité qui existeraient sans lui. Au contraire du porno moderne, qui a besoin de ces productions low-cost pour satisfaire son insatiable appétit de contenu inédit.

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