Où sont les femmes noires dans la télé-réalité en France ? Où sont les femmes noires dans la télé-réalité en France ?

Décryptage

Téléréalité : mais où sont les femmes noires ? par Dan Hastings

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Publié le Jeudi 7 Février 2019

Alors qu’une certaine forme de diversité est bien présente dans les programmes stars de W9, NRJ12 et TFX, difficile de se rappeler d’une candidate noire ayant marqué les téléspectateurs. Après presque vingt ans d’enfermement et de dating scénarisés sur les écrans français, comment expliquer leur nombre très réduit au casting de ces émissions ?

"Je n’ai pas envoyé de candidature, ce sont eux qui m’ont repérée sur Facebook. C’est allé très vite, en moins d’un mois, j’ai été castée pour Secret Story". Voilà comment tout a commencé pour Virginie Philippot : contactée par un chasseur de tête de l’émission de téléréalité de TF1 en 2012, la Belge fait partie de cette majorité de candidats qui sont recrutés par les équipes du programme, seule une poignée osant envoyer sa candidature spontanément. Elle est par contre l’une des rares participantes noires (on se souvient aussi de Marie-France Gomis en 2008 et Jessica Da Silva en 2014) à avoir vécu dans la maison des secrets. Un manque de représentation étonnant, quand on sait qu’une certaine forme de diversité existe dans ces reality shows – en matière de nationalités (Français, Belges, Suisses, Québécois...), mais aussi, d'origines (Maghreb, Portugal...). Quant aux hommes noirs, ils sont eux-aussi présents depuis les débuts de Secret Story, du regretté FX à Morgan en passant par Makao, Marvin ou Xavier (Xababa pour les intimes).
Quant aux équipes qui entourent les candidats, pas d'entre-soi blanc qui pourrait expliquer cet "oubli" des femmes noires. “Il y a de la diversité dans les équipes, assure Ginie Philippot, devenue influenceuse après son passage dans Secret Story 6, Hollywood Girls sur NRJ12 puis Les Princes de l’Amour sur W9. En tous cas, pour Secret Story, celle qui s’est occupée de nous de A à Z et des candidats de toutes les générations, c’est une Noire.” Pourquoi alors, parmi les candidates de ces 18 dernières années, se comptent-elles sur les doigts d'une main ?


Une certaine idée de la "normalité"
En téléréalité, et contrairement aux télé-crochets, aucun talent spécifique n’est nécessaire pour être casté, ces programmes mettant en avant des personnes ordinaires. Or, dans nos médias, la femme noire est rarement présentée comme telle, analyse Virginie Sassoon, docteure en sciences de l’information-communication et auteure de "Femmes noires sur papier glacé". “On oscille généralement entre un pôle 'négatif”' (victime), et de manière plus rare, un pôle 'positif', incarné dans des figures d’hyper-réussite (ministre, sportive de haut niveau, chanteuse, etc). Au final, il reste peu de place pour une présence 'normale'”. Une catégorisation qui exclut donc du jeu de la real TV, et à laquelle s'ajoutent les arguments habituels des médias mainstream. “Les discriminations à l’encontre des femmes noires dans l’industrie du divertissement et de la mode se justifient souvent sur la base d'arguments économiques, rappelle Virginie Sassoon, comme 'Les noires ne vendent pas' car la 'majorité blanche', qui compose le public, ne pourrait pas s’identifier à elles.”  Sans parler d'un mal très français : “le rejet de tout ce qui pourrait s'apparenter au communautarisme . Une étiquette qu'on collera facilement aux profils renvoyant un peu trop franchement à des racines non-gauloises, ou perçues comme telles. Mais si les femmes noires sont particulièrement touchées par ce problème, les hommes, eux, semblent épargnés dans le milieu de la téléréalité. Ce qui ne les empêchera pas de subir d'autres discriminations une fois castés.


Racisme et audimat
Dans une enquête de Rue89 parue en 2010, la journaliste Céline Vigouroux retranscrivait quelques mots d’un producteur qui lui avait avoué en catimini : "Un jour la directrice de casting de la Star Academy m’a demandé : “trouve moi un noir, mais un beau noir”. Preuve, au delà-du racisme de cette remarque, que l’homme noir est bien un profil qui intéresse beaucoup les spécialistes marketing œuvrant dans l’ombre des émissions. Problème : on le retrouve sous des identités caricaturales, allant de l’éphèbe musclé et briseur de cœur à l’homme plus efféminé et passionné par le cheerleading. Une forme d'érotisation / exotisation qui n’est pas nouvelle, et que subissent aussi les femmes noires dans les médias. Mais pas au point de pousser les directeurs de castings de télé-réalité à les recruter. “Au vu des stéréotypes associés aux femmes noires (sauvages, hypersexualisées, etc.), les tendances voyeuristes des Français pourraient être totalement compatibles avec leur présence à la télévision”, estime Racky Ka, chercheuse en psychosociologie et spécialiste des questions des stéréotypes et de leur influence néfaste sur la société. Un argument qui rend, encore une fois, incompréhensible l’absence de candidates noires dans ces dérivés de Loft Story. Mais alors, la faute à qui ? Pour Virginie Sassoon, “La responsabilité est collective, elle engage toute la chaîne décisionnelle : producteurs, responsables éditoriaux, annonceurs et propriétaires des médias. Néanmoins, la pression hiérarchique sur le plan économique est réelle, et elle pousse à limiter les prises de risques.” 
C’est donc, au fond, la crainte des décideurs de sortir de leur zone de confort et de voir baisser la sacro-sainte courbe d'audience, qui expliquerait le nombre réduit de participantes noires dans ces émissions. Note d'espoir pour leur visibilité dans des shows qui attirent des millions de téléspectateurs chaque année ? Pour la saison 11 des Anges, émission phare d'NRJ12 qui a débuté le 4 février 2019, la chaîne a casté comme "Ange anonyme" une certaine Sephora. Un effort louable, mais insuffisant face à la blancheur généralisée du PAF.
 


Plafond de béton
Si cette quasi-absence est grave, c'est qu'elle contribue à un problème de fond : l’invisibilisation des femmes noires dans les médias en général, dénoncée par le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel dans un rapport publié en janvier 2019. Il atteste que “les personnes perçues comme 'blanches' restent largement majoritaires à la télévision (puisqu') elles représentent 83 % des personnes indexées”. Alors que de nombreux mouvements féministes luttent pour que plus de femmes soient visibles et entendues dans les médias, il semble qu’une solidarité doive se mettre en place pour que les femmes noires profitent aussi de cette impulsion. “Si les femmes sont confrontées à un plafond de verre, pour les femmes noires, c’est du béton ! D’où l’intérêt d’une réflexion autour du féminisme intersectionnel, qui prend en compte toutes les dimensions des discriminations”, insiste Virginie Sassoon. Avoir plus de femmes noires dans tous les types d’émission ne passera donc que par une lutte collective, pour que toutes les oubliées de la télé – les personnes racisées mais aussi les plus âgées et celles atteintes d’un handicap – puissent enfin voir leur réalité représentée à l’écran.

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