Tribune libre à Marine Baousson : "Y a-t-il encore aujourd’hui un rire inoffensif ?" Tribune libre à Marine Baousson : "Y a-t-il encore aujourd’hui un rire inoffensif ?"

Décryptage

Tribune libre à l'humoriste Marine Baousson : "Y a-t-il encore aujourd’hui un rire inoffensif ?" par Marine Baousson

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Publié le Mercredi 1 Août 2018

Marine Baousson est humoriste. La rédaction de Glamour a décidé de lui laisser cette tribune libre pour qu'elle nous fasse part de ses questionnements sur la difficulté d'être humoriste aujourd'hui, à l'heure des "on ne peut plus rien dire". Marine Baousson interprétera "La Lesbienne Invisible", écrit et mis en scène par Océan à Paris les jeudis à 21h30 à La Nouvelle Seine à partir de fin septembre et à Nantes du 19 au 21 septembre à La Compagnie du café théâtre.

Aujourd’hui, nous, les humoristes, on a la côte : le public idolâtre Kev Adam’s, Ahmed Sylla ou Nawell Madani comme à une époque le public hurlait en voyant Patrick Bruel ou les 2be3. Il parait d’ailleurs que nous sommes "les nouveaux boys band". Je ne sais pas si c’est vrai : j’ai pas mal trainé dans les loges des théâtres et croyez moi, les humoristes ont beaucoup moins de pento et de chemises fluos ouvertes… et on les en remercie.

Bon, moi, j’en suis pas encore là : la preuve, je suis sûre qu’en commençant à lire, vous vous êtes dit : "c’est qui, Marine Baousson ?! " alors,déjà, c’est Ba-ou-sson (je sais, toutes ces voyelles à la suite c’est angoissant), et je suis une humoriste pas connue, enchantée ! J’en vis, en tous cas mieux que lorsque je travaillais à la caisse chez Naturalia. Comme dit Yacine Belhousse : "c’est comme ça que je gagne ma vie : en faisant des blagues. ça veut dire que mes habits, je les achète avec des blagues", et franchement : c’est merveilleux. Cela fait environ 10 ans que je parcours la France, pour jouer, le plus possible mon spectacle en entier, ou quelques minutes en première partie de Bérengère Krief, et Vérino.
J’ai joué dans des bars, des boites, des caves, sous des chapiteaux, des théâtres à l’italienne, dans des opéras, j’ai joué en plein air sur des parkings ou avec la montagne en fond de scène. J’ai joué devant 4 et devant 2800 personnes. J’ai mangé de la macédoine dégueulasse avec des bénévoles motivés qui organisaient des festivals, passé des nuits dans des hôtels tristes qui puaient la clope et d’autres dans des palaces où le champagne était offert et où la nuit coûtait plus cher que mon loyer - et je ne vous parle même pas du nombre hallucinant de spécialités locales cheloues que j’ai goûtées. J’ai joué, beaucoup, partout, d’ailleurs j’ai la carte grand voyageur "le club" de la SNCF tellement je fais de kilomètres dans une année. Oui j’me la pète un peu, ne me jugez pas.

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Aujourd’hui je suis paralysée : je ne sais plus quoi écrire

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Mon petit parcours dans ce métier, les rencontres que j’ai faites, et les spectacles que j’ai vus, font aujourd’hui que : je suis paralysée. Je ne sais plus quoi écrire. Quand j’ai commencé, je voulais juste : faire rire. Déjà, je trouvais prétentieux de penser que mon spectacle pouvait faire du bien au gens. Je voulais juste, que les gens passent un moment agréable. Je ne pensais pas que cela pouvait littéralement "leur faire du bien". Je pensais que si ça faisait du bien à quelqu’un, c’était seulement à moi, que c’était un plaisir égoïste et autocentré. Que c’était une manière de me prouver que je pouvais être intéressante et donc être, l’espace d’un instant, le centre du monde. Ca me donnait du pouvoir pour vingt minutes, et surtout, quand ça marchait, de l’autosatisfaction.

Et puis, j’ai présenté un plateau d’humour quelques jours après le 13 novembre. C’était dur de jouer, de prendre la parole, de faire des blagues, mais avec d’autres humoristes, on l’a fait. Je me sentais responsable de quelque chose de plus grand que moi : il fallait rejouer, coûte que coûte. Blanche Gardin était là, elle avait fait des blagues sur Daesh et Sophie-Marie Larrouy en était tombée par terre de rire sur scène alors même qu’elle sortait de chez elle pour la première fois depuis les attentats, traumatisée. À la fin du spectacle, une jeune femme s’est approchée de moi. Elle était grise. Vraiment. En la voyant, j’ai pensé : "Oh, ça va, on a passé une bonne soirée, on s’est évadés, on a arrêté de penser à l’horreur un temps, elle en fait des caisses, c’est bon !". Et elle m’a dit : "Je voulais vous dire que j’étais au Bataclan. Merci pour ce soir, c’était dur d’être là, mais c’était important et ça m’aide beaucoup". Là, j’ai compris ce que j’avais entendu à chacun de mes cours en études théâtrales : que le théâtre, et notamment l’humour, avait une place nécessaire. Que malgré tout, ce qu’on faisait était important, que c’était pas seulement un plaisir égocentrique. J’ai aussi pris la mesure de ce qu’était cette sensation de "pouvoir"» que je ressentais : que quelqu’un parle et que des gens aient envie de l’écouter, de payer pour ça, même, c’est rare.

Je vous l’ai dit plus haut, quand j’ai commencé, mon rêve, c’était de "faire rire les gens". Tout simplement. Je revendiquais un humour "rose", inoffensif. Je voulais parler au plus grand nombre, sans blesser personne. Avoir des rires forts, et réguliers. J’ai écrit des sketchs sur le baby sitting, sur le fait que j’étais grosse, et sur mon célibat. Inoffensif. La seule personne qui pouvait se sentir humiliée dans mon spectacle, finalement, c’était moi : la grosse baby-sitter célibataire, la looseuse, en gros. L’humoriste Hannah Gadsby explique une chose importante et de manière bouleversante dans son spectacle sur Netflix, "Nanette" : "J’ai fondé ma carrière sur l’autodérision. Et, je n’ai plus envie de faire ça. Est ce que vous comprenez ce que signifie l’autodérision quand ça vient de quelqu’un qui est déjà en marge ? Ce n’est pas de l’humilité. c’est de l’humiliation. Je me rabaisse pour parler, pour obtenir le droit de parler. Et je ne veux plus faire ça, pour moi, ou pour tous ceux qui s’identifient à moi."

Jusque là, je niais la dimension politique d’une parole sur scène. Or, la façon même dont on raconte une histoire est politique : elle transmet des valeurs, véhicule une façon de penser la société, même quand on parle de sujets dits "inoffensifs" comme ceux que j’ai cités plus haut. Je me suis rendue compte avec le temps, que certaines de mes blagues étaient misogynes, alors même que je me revendiquais féministe. Je n’y avais jamais réfléchi, j’avais juste reproduit des clichés sur les femmes que j’avais entendus, que je réinventais même, et : ça marchait. Je faisais des vannes sur mon physique, or en me moquant de moi et en utilisant des lieux communs sur les gros, finalement, j’étais grossophobe. Je continuais de diffuser des clichés sur eux, sur nous. Il y a peu, aussi, je me suis rendue compte que, alors même que ce que j’écris ne transmet pas de cliché, la perception et le retour du public donnent à une blague une nouvelle dimension.

Par exemple, dans mon spectacle. Je dis : "vieillir, c’est se rendre compte qu’on a déjà vu les cheveux de Pascal Obispo. Ceux de Diam’s, aussi, mais c’est pas pour les mêmes raisons." Et cette blague, je l’adore. Je l’ai tournée longtemps dans ma tête pour qu’elle n’ait pas l’air politique mais juste : un énoncé de faits marrants. Diam’s on voyait ses cheveux, on les voit plus. C’est tout, c’est de l’observation. J’étais super contente. Et puis, il y a peu, un humoriste m’a fait remarquer que ma blague était islamophobe. Je me suis défendue, évidemment : "mais non, elle ne l’est pas, j’énonce des faits, c’est ça qui est marrant, blablabla". Et il m’a expliqué que : ma blague était techniquement bonne, mais que le rire que j’obtenais, lui, était islamophobe. Le public riait pour les mauvaises raisons, il y voyait une critique du port du voile, et du parcours Diam’s. Tout ce que je ne voulais pas, et que je ne faisais pas, donc.

J’ai compris qu’il me fallait désormais abandonner cette blague, et toutes celles que j’ai écrites, pour en inventer de nouvelles, sauf que, du coup, je vous l’ai dit : je ne sais plus quoi écrire. Je suis paralysée parce que ma parole est politique, quoi que je fasse, et que je le veuille ou non. Politique à un tout petit niveau, on est d’accord, mais tout de même.

L’humoriste Océan explique cette responsabilité dans une tribune pour Libération* : "La question n’est pas de créer des tabous, mais de prendre en compte une réalité : si toute la journée à la télé on balance des blagues sexistes, qui dédramatisent le viol, le racisme, l’homophobie etc., et ben devinez quoi ? Les actes racistes, sexistes, homophobes etc. s’en retrouvent banalisés et progressent. C’est pas moi qui le dis mais des sociologues qui se sont penchés sur la question. (…) Et pour ceux qui citent inlassablement Coluche et Desproges en référence, rappelez-vous que leurs positions étaient très claires : ils se moquaient des dominants" Dans ce sens, Hannah Gadsby, toujours dans son spectacle, dit : "vous savez qui a été une cible facile pour les humoristes ? Monica Lewinsky. Si les humoristes avaient fait leur travail correctement et s’étaient moqués de l’homme qui avait abusé de son pouvoir, peut-être aurait on eu une femme expérimentée à la maison blanche, au lieu d’un homme qui avoue ouvertement avoir agressé sexuellement des jeunes femmes juste parce qu’il en avait le pouvoir."

Je suis paralysée parce que je me pose tout un tas de questions : maintenant que j’ai conscience de ma responsabilité, de quoi dois-je rire ? Comment le faire ? Peut on rire légèrement ? Y a-t-il encore aujourd’hui un rire inoffensif ? Pour l’instant, je n’ai pas les réponses à ces questions. Mais je cherche. Et j’essaye.

Marine Baousson interprétera "La Lesbienne Invisible", écrit et mis en scène par Océan à Paris les jeudis à 21h30 à La Nouvelle Seine à partir de fin septembre et à Nantes du 19 au 21 septembre à La Compagnie du café théâtre. Son spectacle est également en tournée, notamment à Lyon en novembre. Infos et réservations, juste ICI.

Photo : Florie Berger

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