"Noire" de Tania de Montaigne : un spectacle passionnant sur une héroïne oubliée "Noire" de Tania de Montaigne : un spectacle passionnant sur une héroïne oubliée

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"Noire" de Tania de Montaigne : un spectacle passionnant sur une héroïne oubliée par Erick Grisel

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Publié le Mardi 18 Juin 2019

Avant Rosa Parks, Claudette Colvin, 15 ans, fut poursuivie en justice pour avoir refusé de céder son siège à un Blanc aux États-Unis. L’auteure Tania de Montaigne lui rend hommage à travers un "seule-en-scène" brillant où le spectateur fait corps avec la lycéenne. Claudette, c’est nous !

Ce n’est pas possible, se dit-on. Elle ne peut pas être encore vivante, et avoir "seulement" 79 ans, cette Claudette Colvin dont parle l’écrivaine Tania de Montaigne dans son spectacle "Noire" ? Eh bien si. La ségrégation raciale aux États-Unis n’est pas un fléau si lointain. Sur scène, Tania nous le rappelle de façon mesurée - voix douce, débit fluide - mais implacable à travers le destin de Claudette qui, à l’âge de 15 ans, lors d’un trajet en bus à Montgomery en Alabama refusa de céder sa place à une personne blanche. La lycéenne eut de la chance (si l'on peut dire) : elle ne fut ni frappée, ni violée par les deux policiers qui l’ont arrêtée, ni lynchée par les salauds racistes du Ku Klux Klan, toujours aux aguets. Traitée de "sale pute noire", elle fut condamnée pour rébellion, trouble à l’ordre public et violence envers agents avant de participer avec quatre autres femmes à une "class action" qui mettra fin à la ségrégation dans les transports du sud des États-Unis. Début de la gloire pour Claudette Colvin ? Non, début de l’oubli. Car c’est Rosa Parks, victime de la même mésaventure qu’elle neuf mois plus tard, qui devint le symbole de la lutte contre la ségrégation raciale. Manque de pot pour Claudette Colvin, ou plutôt "question de peau", puisque celle de Rosa Parks était plus claire que celle de la lycéenne…

Le sait-elle, Claudette Colvin, qu’en ce moment même, l’histoire de sa vie se déroule sur une scène parisienne, dans un dédale d’images et de films d’archives aussi beaux que poignants ? "En allant à Montgomery rechercher ces images, Stéphane (NDRL : Foenkinos, le metteur en scène) a rencontré la nièce de Claudette dans une librairie, nous a raconté Tania de Montaigne. Elle est restée sidérée. Mais je ne connais pas la réaction de Claudette elle-même. Elle a juste fait savoir qu’elle ne voulait plus parler de cette histoire, ce qui se comprend quand on sait la violence que furent ces années." Et quand on sait que l’acte héroïque de Claudette Colvin fut tronqué, déformé par les journaux de l’époque qui firent d’elle une fille violente et ordurière, sorte de punk avant l’heure. Sur scène, par un effet de lumière, le visage de Tania de Montaigne se superpose sur celui de Claudette Colvin. Elle nous dit cette chose terrible "Écoutez ma voix et avancez encore. À présent, c’est comme si vous alliez dans le recoin le plus obscur. Car, oui désormais, vous êtes noire. Vous êtes une femme, donc moins qu’un homme, et vous êtes noire donc moins que rien. Qu’y-a-t-il après la femme noire ? Personne n’est revenu pour le dire." Pas d’images ultra violentes dans Noire, mais des poses symboliques : Tania de Montaigne, la main levée, en accusée, derrière une barre, ou la tête penchée en avant, cassée, comme un Strange Fruit de la chanson de Nina Simone, dont le visage apparaît sur un pan d’écran.

C’est le soir d’une première lecture devant des élèves d’un lycée pro qui n’étaient jamais allés au théâtre que Tania de Montaigne a su qu’elle pouvait monter sur scène, elle qui ne se sent pas comédienne : "Quelqu’un a dit à l’issue de cette lecture : "Je crois que je vais écrire". Alors je me suis dit : "Si monter sur scène peut produire cet effet-là, je veux bien le faire."  Dans un premier temps, entre Tania de Montaigne et Stéphane Foenkinos, pas question de "direction d’acteur " mais de travail rythmique : "Les indications de Stéphane étaient des choses comme "vitesse GPS" ou "débit Christophe Hondelatte". J’ai appris que j’avais le temps en main. Et il m’a fallu apprendre à supporter le silence."

À l'origine de ce projet, il y a eu le livre de Tania de Montaigne Noire, la vie Méconnue de Claudette Colvin (Grasset) que Stéphane Foenkinos a adapté pour le théâtre, suivi du roman graphique éponyme dessiné par Emilie Plateau d'après Tania de Montaigne.  "Parce qu’Emilie est blanche, des gens ont douté de sa légitimité sur ce projet.  Mais à moi, ils ne m’ont pas demandé si j’étais légitime pour le faire. Et pourtant comme, Emilie je n’ai jamais travaillé dans des champs de coton." En parallèle, Tania de Montaigne a étudié d’autres formes d'oppression : celle subie pas les Juifs pendant la seconde guerre mondiale ou par les Tutsis au Rwanda, dans le but de comprendre les mécaniques qui mènent au génocide. Est-ce que cela ne marque pas profondément de s’immerger dans ce que l’humanité a produit de plus terrible ? "Cela commençait, en effet, à être pesant. Alors j’ai commencé à pratiquer la danse indienne. Et je me suis prise de passion pour Bollywood. Maintenant je peux le dire : "Bollywood m’a sauvée !"

"Noire" jusqu’au 30 juin au Théâtre du Rond-Point à Paris.
"Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin", d’Emilie Plateau, Dargaud.

Erick Grisel

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