Séries : avoir une fille est-il toujours un fardeau pour les personnages Séries : avoir une fille est-il toujours un fardeau pour les personnages ?

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Séries : avoir une fille est-il toujours un fardeau pour les personnages ? par Dan Hastings

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Publié le Jeudi 3 Octobre 2019

Enceinte, dépressive, conflictuelle, rebelle ou violente, être une fille à la télévision lorsque ses parents sont au cœur de l’intrigue est souvent un rôle ingrat. Pourquoi les scénaristes prennent-ils plaisir à dépeindre des jeunes filles troublées et troublantes ?

Parce que les séries sont un miroir de la société, il faut d’abord observer ce qui se passe autour de nous avant d’analyser ce qu’on voit à l’écran. Pour Nora Bouazzouni, journaliste indépendante spécialiste des séries, l’idée d’élever une fille effraie avant même d’être mère. “J’ai pleins d’amis qui ont des filles et ça leur a fait un choc quand ils l’ont appris.” Un adage qui résulte de toute une culture misogyne que l’on diffuse autant aux hommes qu’aux femmes. “Parce que je suis une femme cis, je vois ça comme normal de voir accoler à mon genre des choses comme ‘chiante’ et ‘difficile’… d’où ‘avoir une fille c’est compliqué’. La preuve, on invente des mots comme ‘attachiante’, qui n’existe pas au masculin”. À l’inverse, avoir un fils est souvent perçu comme plus facile, une dichotomie que l’on retrouve dans la série animée Big Mouth de Netflix comme le souligne la journaliste : La façon dont les deux monstres qui représentent la puberté parlent aux filles et aux garçons n’est pas la même. La créature féminine dit à la fille ‘Il faut que tu te rebelles contre ta mère, appelle-là Sharon et plus maman. Ça va bien l’énerver’". Selon elle, on retrouve ce même fil narratif dans la série anglaise Years and Years : “Bethany, l’adolescente qui veut devenir trans-humaine, est lourde dès le début. Elle est dans l’antagonisme avec ses parents, elle leur dit ‘Vous ne me comprendrez jamais!’ Alors que le fils de Rosie, la femme en fauteuil roulant, est absent. Il n’a quasiment aucune réplique. Le seul moment où on parle de lui c’est parce qu’il a tapé quelqu’un à l’école, mais on en parle pas plus.” Un rôle simpliste qui permet néanmoins aux actrices de briller beaucoup plus. Comme le rappelle Anaïs Bordages, journaliste collaboratrice à Slate et co-fondatrice de la newsletter dédiée aux séries Peak TV : “Pour une fois, les actrices sont peut-être mieux servies, parce qu'elles ont des rôles plus ‘croustillants’ que les rôles d’ados masculins moins développés”. 

Peu subtile… Trop fragile
Dans Desperate Housewives, alors que les fils de Lynette sont dépeints comme des bambins casse-cou et attachants, le traitement est différent pour Danielle, la fille de Bree. Elle est rebelle, peu conservatrice et prend un malin plaisir à embarrasser sa mère. Le point culminant du personnage ? Sa grossesse. Pour Nora Bouazzouni, cet élément perturbateur de la “teen mom” (dérivé de l’émission de télé-réalité américaine à succès) est surexploité dans les séries américaines. “Danielle est ramenée à sa fonction reproductrice de façon assez essentialisante”. La preuve, le personnage a marqué les esprits uniquement grâce à cette grossesse cachée qui oblige Brie à se grimer en femme enceinte. Elle finira par lui couper l’herbe sous le pied en récupérant son enfant. On retrouve ce procédé dans The First, où Tom, le personnage principal incarné par Sean Penn, n’accède pas à la première mission pour aller sur Mars à cause de la santé mentale fragile de sa fille Denise. Même chose dans Homeland, où Dana, la fille du militaire Brody, freine son père dans la mission qui lui a été donnée par Abu Nazir.

La jeune fille finira suicidaire et dépressive, un ressort narratif qu’on attribue souvent à des femmes comme s’il s’agissait d’un trait de personnalité. C’est le cas de Carrie, jouée par Claire Danes, dans la même série. Pour Anaïs Bordages, c’est un cliché assez nocif et réducteur pour les personnages féminins”. Elle ajoute : L'instabilité mentale de Carrie est un des points récurrents de l'intrigue. C'est là pour donner l'impression au spectateur qu'on ne peut pas se fier à elle, que sa maladie peut lui faire perdre les pédales et la rendre incompétente. Ça fait appel à des clichés assez destructeurs : l'idée que les femmes seraient instables, hystériques, dangereuses…” 

Une vague de changement post #MeToo ?
En plus de leur écrire des rôles emplis de fragilité, les scénaristes enferment les femmes dans des rôles clichés à cause de leur biais sexiste. Néanmoins, si l’on se réfère au test de Bechdel - du nom de la dessinatrice de BD américaine Alison Bechdel - qui permet de mesurer le sexisme dans une fiction, il y a de légères améliorations chaque année. Si l’oeuvre analysée dispose d’au moins deux personnages féminins nommés et que ces femmes discutent de tout sauf d'un homme, c'est validé. Plus ce sont des femmes qui sont les créatrices, plus le test est réussi. Pour Anaïs Bordages, c’est là qu’est la clé pour se libérer du sexisme et de la misogynie qui gangrènent les writers’ rooms (bureaux des scénaristes) : “Le seul véritable changement post-Me Too pour l'instant c'est que les femmes prennent plus de place en tant que productrices (Maggie Gyllenhaal, Nicole Kidman, Reese Witherspoon) ou showrunneuses. Plus il y aura de femmes à ces postes, moins il y aura de clichés sexistes à l'écran.” Une féminisation indispensable que rappelle l'universitaire et journaliste Iris Brey dans son essai Sex & The Series : “La plupart des séries qui proposent des nouvelles représentations de personnages féminins sont créées par des femmes.” Or, selon le dernier rapport Women & Hollywood, les writer’s rooms se composent de 36% de femmes seulement. Les chiffres montrent également qu’une série créée par une femme a automatiquement une writers’ room plus féminine et inclusive. Le problème, c’est que pour l’instant seuls 20% des showrunners sont des femmes et seulement 9% sont des personnes racisées. Ce sont elles qu'on a silenciées pendant des décennies et qui sont à même de montrer des représentations différentes et plus modernes. Pour Anaïs Bordages, “il y a de superbes séries écrites par des femmes qui parlent de la condition féminine de manière très fine et sans misogynie" à l'instar de Crazy Ex-Girlfriend et Pen15.

Mais alors quid des femmes scénaristes qui veulent créer des personnages misogynes et sexistes ? Pour Nora Bouazzouni, il en faut absolument. “On peut être misogyne dans une série ! analyse-t-elle. Dans 'Succession', il y a des propos problématiques parce qu’on a des personnages problématiques ! Sinon, on arrête de faire des méchants. Il faut éduquer les gens, et pour moi l’art sert à ça. Mais personne n’aime les leçons de morale. Il nous faut des personnages qu’on déteste”.

Ce qui n’est pas sans rappeler les mots de Christine Taubira dans son ouvrage Baroque Sarabande : “Que vaudrait une littérature qui ne présenterait que des personnages sympathiques, lisses, sans arêtes et des situations faciles et prévisibles ? On sait depuis des lustres qu’on ne fait pas de beaux romans avec de bons sentiments”. 

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