Comment le corps est-il devenu la nouvelle obsession du petit écran Comment le corps est-il devenu la nouvelle obsession du petit écran

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Comment le corps est-il devenu la nouvelle obsession du petit écran par Jennifer Padjemi

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Publié le Lundi 27 Août 2018

Depuis quelque temps, la question du corps se fait de plus en plus présente sur le petit écran. Dans un souci de représentation plus juste ou parce que c’est dans l’air du temps ? On s’est posé la question.

En plein mois de juillet dernier, un ancien post de blog de l’animatrice Cristina Cordula datant de 2015, a refait surface sur la toile. Dans ce billet, celle qui présente l’une des émissions phares de M6, Les reines du shopping, affirme que "les combinaisons ne vont qu’aux filles minces". Il n’en fallait pas plus pour qu’internet et notamment les premières personnes concernées réagissent, mettant la lumière sur un acte de grossophobie, qui est celui de discriminer une personne en fonction de son poids ou de son corps. Ce n’est pas la première fois que l’animatrice est épinglée pour les conseils qu’elle donne dans son émission. Et ce n’est aussi pas la seule polémique concernant le même sujet qu’il y a eu cet été.


Avant même sa sortie officielle, la série Insatiable a été accusée de grossophobie mettant en scène la vie de Patty, une ado grosse (rôle interprété par Debby Ryan qui a porté un faux costume de graisse pour l’occasion) qui se fait harceler en raison de son poids, jusqu’au jour où elle perd 32 kilos en l’espace de quelques semaines après un séjour à l’hôpital. Laëtitia, journaliste parisienne de 28 ans, faisait partie de ces internautes en colère, car elle estime que la série fait beaucoup de mal à la représentation des personnes grosses sur le petit écran : "J’en ai ras-le-bol de l’utilisation des “fat-suits”, et de ce cliché de l’ado grosse qui rêve juste de devenir mince pour prendre sa revanche." Pour elle, le fait de croire que "tous les gros rêvent de perdre du poids" est un fantasme "de personnes minces qui imaginent que les individus en surpoids sont forcément malheureux". Depuis le 10 août dernier, la série est en ligne sur Netflix et la colère est loin d’être retombée, au contraire. Cette dernière a tenu à regarder quelques épisodes pour se faire une idée. Résultat ? "Grossophobie, blagues transphobes, homophobes… C’est le bingo", avance t-elle.

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Grossophobie, blagues transphobes, homophobes… C’est le bingo !

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Simple tendance ou réel intérêt ?
Mais pourquoi les chaînes s’intéressent-elles autant aux questions de représentations liées au corps ? En moins de six mois, plusieurs séries et téléfilms sont sortis, avec ce sujet en commun ou plus globalement le rapport qu’on peut avoir avec la beauté en général : Dietland sur Amazon Prime, I Feel Pretty et Insatiable sur Netflix. Pour Iris Brey, journaliste spécialisée dans les séries et le cinéma, et auteure du livre Sex and The Series, c’est loin d’être nouveau. Elle évoque notamment le parcours de Marti Noxon, qui a adapté le livre Dietland en série : "Elle a toujours mis le corps au centre de son art. Elle explique d’ailleurs dans des interviews la relation compliquée qu’elle entretient avec son corps, son passé d’anorexique et d’addict, où elle puise son inspiration. Et déjà quand elle travaillait sur Buffy (la sixième saison en 2002), elle voulait que l’héroïne traverse des états physiques difficiles, que son corps soit violenté et que ça laisse des traces"
Donc finalement, la problématique du corps féminin existe depuis longtemps, mais aujourd’hui ces séries "sont totalement habitées, voire hantées par ces thèmes." Dans I Feel Pretty, avec le rôle principal joué par Amy Schumer, c’est tout le rapport qu’il y a dans la manière dont les femmes se perçoivent. La morale étant que se trouver grosse, moche ou sans intérêt est une déformation qu’on se crée et qui n’est "que" dans la tête. Une intention plutôt positive, mais pourquoi ça ne donne pas l’effet escompté ?

Si la série Girls n’était pas du tout représentative en termes de diversité raciale, c’était la première série des années 2010 à représenter des corps différents, qu’ils soient gros ou minces. C’était des personnes qui avaient des relations amoureuses, une vie sexuelle et un métier sans que leur corpulence ne soit jamais citée. C’est ce que reproche notamment Leïla aux séries actuelles, elle même concernée par le sujet. "Ces nouvelles représentations sont loin d’être justes. Elles sont souvent creuses, le petit écran ne faisant que surfer sur la vague d’une pseudo révolution". Elle souhaiterait voir des personnages moins caricaturaux, mais surtout définis par autre chose que leurs "différences" : "lls ne semblent pas pouvoir exister autrement que par ça". Ajoutant par la même occasion, qu’engager des personnes directement concernées que ce soit devant ou derrière l’écran serait une grande avancée.

Tout n’est pas à jeter
Dietland est sans doute la série à qui on peut trouver le plus de profondeur, quand Insatiable peut se définir comme médiocre et I Feel Pretty "assez limité" comme le rappelle Iris Brey. Tirée du roman éponyme à succès de Sarai Walker, la série suit la vie de Plum jouée par la formidable Joy Nash, une rédactrice sous-estimée qui travaille pour Daisy Chain un magazine féminin où elle joue le rôle de prête-plume à sa rédactrice en chef pour qui elle écrit les réponses aux lectrices. Désabusée par la vie, elle décide de se faire poser un by-pass pour perdre du poids et ressembler enfin à celles dont elle rêve d’avoir le corps... Mais avant ça, elle est contactée par une association militante qui a pour but de lui faire prendre conscience qu’elle n’a pas à changer de corps. Avec en parallèle, un groupuscule féministe du nom de Jennifer qui tue toutes les personnes responsables des diktats que la société fait subir aux femmes.
La série, un peu fouillis et pas immédiatement accessible a le mérite de prendre le problème par ses cornes et peut se considérer comme une mini-révolution. "La série nous plonge dans la colère intériorisée d’une femme en surpoids et on passe plusieurs heures dans la peau de Plum", avance Iris Brey. Et même si on peut la trouver bonne ou mauvaise, elle ajoute que "ce personnage reste inédit sur nos écrans. Et il va plus loin que celui de Kate dans This is Us".

Pour elle, l’émergence de ces récits reste une avancée, mais ils n’ont pas tous cette portée révolutionnaire et comme Insatiable, ont souvent plus "tendance à faire du mal que le contraire", rappelle Leïla. Elle souhaiterait voir des scénaristes plus habités par ces sujets, mais aussi voir plus de positivité : "il y a aussi une tendance à noircir le tableau et à tomber dans un misérabilisme pour faire pleurer dans les chaumières".
D’autres personnes comme Laëticia sont plus optimistes mettant en avant que jusqu’à présent, elles se sentait soit invisibilisée, soit une source de blagues et de moqueries. Mais elle rejoint Leïla sur le manque évident d’une représentation avec "des gros heureux, épanouis, bien dans leur peau". Iris Brey quant à elle, pense que ces questions liées au corps sur le petit écran, est le signe d’une réinvention qui donne un avant-goût du futur sériel. "On a passé 100 ans à désirer des femmes blanches, blondes et minces, je pense qu'on peut passer à autre chose en 2018. Les images de ces séries réinventent en quoi consiste un corps "beau", agréable à regarder. Plus on passe du temps avec des personnages qui sont mis en scène comme des corps qu'on désire, plus on adopte le point de vue de la caméra et on se met à les aimer. Le regard et la mise en scène sont de puissantes armes pour changer la manière dont on perçoit les corps qui étaient jusqu'à présent considérés comme "hors-norme" et donc non-désirables".

Un avenir radieux donc où tout le monde se verra représenté à sa juste valeur ? Peut-être pas, mais de sérieux pas en avant qui mêlent aussi des combats féministes où la question du corps reste central comme le rappelle Iris Brey : "Parce qu’autour du corps féminin s’articulent les questions de droits reproductifs, de sexualité et de domination".

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