"Black Earth Rising" : pourquoi la série est une œuvre révisionniste "BLACK EARTH RISING" : POURQUOI LA SÉRIE ENCENSÉE PAR LA CRITIQUE EST UNE ŒUVRE RÉVISIONNISTE

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"Black Earth Rising" : pourquoi la série Netflix est une œuvre révisionniste par Coline Clavaud-Mégevand

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Publié le Vendredi 8 Février 2019

Parmi les cartons critiques de ce début d'année sur Netflix, on trouve "Black Earth Rising", série dont l'héroïne enquête sur le génocide des Tutsi au Rwanda. Un thriller bien fait, mais qui cache une idéologie plus que dérangeante.

Si vous vous êtes connecté à Netflix depuis le 25 janvier 2019, vous avez forcément été happé par le trailer de Black Earth Rising, série coproduite par Netflix et la BBC Two. Une œuvre qui a tout pour séduire, avec son thème poignant (le génocide des Tutsi au Rwanda), son casting trois étoiles (Michaela Coel, l’actrice britannique qui monte, la star étatsunienne John Goodman) et son scénario à suspense, qui promet que "la vérité est bien plus complexe" qu’on ne le croit.

L’histoire : celle de Kate Ashby, orpheline adoptée par une famille anglaise, qui part sur les traces de son passé. Celui d’une enfant Tutsi dont la famille a été tuée, et qui a elle-même été blessée à la machette par des Hutu – l’ethnie qui, en 1994, a mis en place l’exécution systématique des Tutsi, dans le cadre d’un génocide qui a fait un million de morts en trois mois. Au fil des rebondissements, Kate Ashby et une poignée d’avocats vont enquêter sur le génocide, mais aussi, des massacres au Congo voisin, l’héroïne découvrant (attention, spoiler) qu’elle est en réalité une Hutu victime de criminels Tutsi. Un choix scénaristique indécent selon Jessica Gérondal Mwiza, membre de l’association Ibuka – Mémoire, Justice et Soutien aux rescapés. Pour elle, Black Hearth Rising perpétue la thèse du "double génocide" chère aux négationnistes : "Dans l'esprit de celles et ceux qui veulent faire aboutir le crime de génocide – en tuant la mémoire, après avoir tué les corps – il ne s'agit pas de dire que le génocide des Tutsi n'a pas existé. Cela ne fonctionnerait tout simplement plus, car les preuves existent en masse. Leur stratégie est plutôt de brouiller les pistes en parlant d'un deuxième génocide et en opérant un mélange des responsabilités". Tout le sel de la série reposant en effet sur la découverte d’une vérité alternative, selon laquelle les Tutsi aussi ont tué en masse au Congo voisin.

Fiction ou réalité ?

Si ce scénario est si dérangeant, c’est que Black Earth Rising est un thriller, mais présenté par son équipe comme un docu-fiction, ou quelque chose qui s’en approche. Dans le cadre de sa promo, le réalisateur britannique Hugo Blick évoque ainsi à longueur d’interviews son énorme travail de recherche sur l’histoire rwandaise, et sur la question génocidaire en général (la Shoah étant abordée dans The Honourable Woman, sa précédente série). Certains des personnages de Black Earth Rising sont par ailleurs des calques de personnes réelles, impliquées dans le génocide des Tutsi. Ajoutez à cela le tampon de la BBC Two comme gage de sérieux, et la série revêt les atours d’une enquête historique. Un trouble que confirme Maria Malagardis, grand reporter spécialiste de l'Afrique pour Libération, qui a couvert la situation au Rwanda en 1994. "A première vue, la série est très maligne, bien foutue. Et animée d’une volonté d’expliquer ce qu’a été le génocide, mais aussi la responsabilité d’autres Etats, dont la France. Mais ce travail historique est brouillé par des absurdités, comme ce chiffre qui est énoncé deux fois : il y aurait eu 6 millions de morts au Congo (tués, selon la série, par des Tutsi, ndlr). Or, c’est une donnée fabriquée de toutes pièces, et qui fait en plus cruellement écho à la Shoah".
 


Des critiques unanimes

Un glissement qui confirme le révisionnisme, voire le négationnisme, de la série, mais qu’aucun organe de presse français n’a relevé, s’insurge Jessica Gérondal Mwiza. "Les médias ne remettent pas la série en perspective, par paresse intellectuelle et par habitude. Non seulement ils l’encensent, mais ils diffusent massivement le langage négationniste que les militants combattent : 'génocide rwandais", 'génocide des Tutsi et des Hutu modérés'". Des termes présents dans des titres aussi sérieux que Télérama ou le Monde... Maria Malagardis s’étonne, elle aussi : "On n’irait pas parler de 'génocide allemand', alors pourquoi les médias, quand ils traitent de la série, parlent-ils de 'génocide rwandais' au lieu de Tutsi ? Il existe pourtant une abondante littérature sur le sujet, et des œuvres littéraires ou cinématographiques de qualité".
 


Serait-on donc face à une œuvre de propagande qui a réussi son coup ? Jessica Gérondal Mwiza le croit, notant au passage l’absence totale de Rwandais dans l’équipe de Black Earth Rising, tournée qui plus est au Ghana. "Aucun des rôles principaux n'est assuré par un local, rebondit Maria Malagardis. J’y vois un refus de la production de mêler les Rwandais à la série". Conclusion de la journaliste ? "Quand on connaît la vérité, on ne peut pas ne pas voir le problème avec Black Earth Rising. Il y a trop de subliminal, trop d’ambiguïtés." Que les critiques série auront choisi de ne pas analyser, préférant louer une énième œuvre pop sur un continent dont il est si confortable de méconnaître l’histoire.

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