Que vaut "Sérotonine ", le nouveau Michel Houellebecq ? Que vaut "Sérotonine ", le nouveau Michel Houellebecq ?

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Que vaut "Sérotonine ", le nouveau Michel Houellebecq ? par Sophie Rosemont

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Publié le Lundi 7 Janvier 2019

Creusant un peu plus encore ses thèmes de prédilection (individualisme forcené, déliquescence de la société…), l’écrivain nous livre l’un de ses meilleurs crus.

Florent-Claude Labrouste a 46 ans. Il est ingénieur agronome, comme l’était Houellebecq avant de devenir l’écrivain à succès que l’on connaît. En revanche, il ne lui ressemble pas du tout physiquement : ses traits du visage sont virils, sa silhouette trapue et sans doute rassurante… jusqu’à ce qu’une dépression ne l’enserre dans ses griffes. Là, on retrouve bien notre Houellebecq national. Ouf !

Homme au bord de la crise de nerfs
Pitch rapide : s’ouvrant sur une vision enchanteresse, en Espagne, de deux jeunes femmes sexy qui rappellent à Florent-Claude l’échec de sa relation actuelle (avec Yuzu, merveilleux personnage qu’on vous laisse découvrir), Sérotonine se conclut dans la grisaille d’une France qu’il parvient à supporter grâce au Captorix. Un antidépresseur qui a pour but de faire remonter le taux de sérotonine, neurotransmetteur responsable de la joie de vivre… Entretemps, Florent-Claude aura tout plaqué : boulot, compagne, appartement, espoirs, ambitions, douches quotidiennes. Il revoit son meilleur ami de jeunesse, Aymeric, agriculteur rongé par la concurrence industrielle et le départ de son épouse, et qui n’a de cesse, lui aussi, de ressasser ses souvenirs amoureux. Par là, il confirme son inaptitude totale au bonheur, son talent à gâcher ce qui pouvait lui arriver de mieux et un cynisme assumé face à la surconsommation ou à la gentrification occidentales.

Pas de doute, on est chez Houellebecq, où la possibilité d’une île (son plus beau livre à ce jour?) ne peut aujourd’hui que laisser place à une Extension du domaine de la lutte. Même si, face à l’adversité ultra libéraliste, l’individualisme forcené et l’angoisse collective, rien ne sert plus de se battre, il s’agit au contraire de se réfugier dans son mal-être, malaise dans la civilisation pour reprendre les termes de Freud – dont Houellebecq partage (ou fait semblant de partager) une vision bêtement manichéenne des désirs masculins et féminins. Exemple : "l’amour chez l’homme est donc une fin, un accomplissement, et non pas, comme chez la femme, un début, une naissance".

"J’étais maintenant dans mon propre enfer, que j’avais bâti à ma convenance" : noyant son chagrin dans de nombreuses bouteilles d’alcool, le narrateur est tiraillé par ses échecs avec les femmes, dont il est souvent entièrement fautif. On n’échappe pas à de jolis moments de machisme avérés : ah, cette merveilleuse Camille, dont le souvenir ému le poursuit jusqu’à la fin de Sérotonine ! Étudiante en vétérinaire, elle le quitte lorsqu’il la trahit, malgré sa nature docile tant du point de vue sexuel que social. Ils partagent cependant la même vision de l’industrialisation, non sans ambivalence chez Florent-Claude, très agacé par les écologistes. C’est néanmoins lui qui nous offre une description choc, lucide et sans pathos d’un élevage de poules. De quoi titiller ceux qui s’obstinent à manger des burgers face à l’apocalypse.

All you need is love
Pas de confusion, le grand sujet ici est l’amour, encore et toujours, dans ce qu’il a de plus désespéré et d’exalté. L’écrivain s’avère plus romantique que jamais, ce que nous précise ses évocations de Thomas Mann et Marcel Proust peu avant le dénouement. D’abord tragi-comique avant d’assumer pleinement son terreau dramatique, Sérotonine témoigne de l’empathie hors normes de Houellebecq, qui, sous couvert de la dépression de son anti héros, renouvelle son attachement à l’humain, curieux animal social aux capacités variables et émotions infinies. De quoi réconforter celles et ceux dont le moral serait plombé par les pérégrinations existentielles de Florent-Claude. On rit également, en savourant le bon sens légendaire de Houellebecq, inséparable de sa littérature, et ses punchlines participant au rythme enlevé du roman. Dans le désordre, il égratigne les hôtels non-fumeurs, les bars à tapas, les bobos parisiens, les médecins à l’allure "zadiste", les bagages sans roulettes, les écoles de commerce, etc. Lorsqu’on lit certaines critiques choquées par les scènes de sexe de Sérotonine, on est un peu surpris.e. Car elles sont rares comparées aux livres précédents, et loin d’être gratuites puisqu’elles reflètent la beauté (l’euphorie de l’amour partagé) comme la pire des laideurs (la pédophilie d’un ornithologue allemand).

"La fête est finie", énonce lugubrement Houellebecq. Aucun rapport avec Orelsan. Il plonge son narrateur dans une impressionnante insurrection rurale qui n’est pas sans rappeler les récentes manifestations des Gilets Jaunes... Décidément, après l’étrange aura anticipatoire de Soumission, Houellebecq confirme sa nature de devin. Et son talent de conteur, contre vents et marées.

Sérotonine, par Michel Houellebcq, Flammarion

Sophie Rosemont

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