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"Cassandra Darke": pourquoi on adore cette vieille méchante ! par Sophie Rosemont

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Publié le Mercredi 22 Mai 2019

À 73 ans, la célèbre autrice-illustratrice anglaise Posy Simmonds revient avec un roman graphique (mi BD mi roman) diaboliquement troussé, Cassandra Darke. Ou comment les vieilles dames peuvent, elles aussi, être badass !

Senior taciturne et misanthrope, Cassandra Darke a longtemps dirigé une galerie d’art que son ex mari lui avait léguée – après l’avoir quittée pour sa sœur par alliance, beaucoup plus jolie qu’elle… Elle qui vivait très confortablement dans une spacieuse maison de Chelsea voit son quotidien chaviré lorsqu’on découvre qu’elle a vendu des copies non autorisées de sculptures ! Condamnée par la justice, elle devient paria dans le milieu artistique. Sans se laisser démonter, elle promène sa silhouette épaisse surmontée d’une chapka dans les rues de Londres, remarquant à peine la précarité et la pauvreté d’autrui. Pour tout arranger, certaines bêtises de Nicki, la fille de son ex mari qu’elle avait accepté d’héberger il y a quelques mois en échange de dogsitting, vont remonter la surface… Et empirer ses problèmes ! Voici le pitch, déjà bref et intense, de Cassandra Darke, déjà best-seller des librairies britanniques.

Une dextérité artistique renouvelée
Pour celles et ceux qui n’ont pas encore lu du Posy Simmonds, ce sera forcément une (bonne) surprise : elle propose beaucoup de dialogues, écrits à la main en différentes typographies, assortis de cases dessinées et d’un texte courant. Bref, un mélange de roman dit classique, de BD et de roman graphique… L’image et le texte se répondent sans suivre les procédés formels habituels, ce qui s’avère aussi rafraîchissant qu’accrocheur. Ce talent-là, Posy Simmonds l’a façonné depuis son enfance passée dans une ferme anglaise à se passionner pour le dessin et les comics… Dans les années 60, elle étudie à la Sorbonne puis à la Central School of Art and Design de Londres. Après avoir été "dogsitter d'une vieille dame épouvantable" (tiens donc !) elle se fait connaître dans la presse où elle affirme son penchant pour la littérature du XIXe siècle. À la fin des années 90, elle publie un remake d’Emma Bovary de Flaubert, Gemma Bovery, sous la forme de feuilleton dans le journal The Guardian. Au vu du peu de place imparti, elle invente ce mélange texte-images pour en dire le plus possible. Le succès est énorme et depuis, elle ne s’arrête plus, rencontrant à nouveau le succès avec un livre inspiré de Thomas Hardy, Tamara Drew… Aujourd’hui, Cassandra Darke est une nouvelle preuve de la vivacité de son inspiration.

Entre polar et critique sociale
Ici, on est loin des jolies héroïnes Gemma Bovery et Tamara Drewe, toutes deux adaptées au cinéma. Cassandra Darke est une vieilbique par excellence, calquée sur le personnage de Scrooge, radin au cœur sec d’Un chant de Noël jadis écrit par Charles Dickens. Un affreux monsieur qui, néanmoins, finit par ouvrir la porte à ses propres sentiments… Comme le fera, à sa manière, Cassandra, qui est également un bon prétexte pour Posy Simmonds de critiquer la fracture sociale actuelle et la pérennité d’un capitalisme devenu absurde. Après avoir égratigné dans plusieurs de ses publications les bobos bien pensants, l’autrice-illustratrice s’en prend à des classes plus élevées. Pourquoi les riches ignorent-ils ostensiblement les pauvres ? Et, pire encore, s’isolent, conduisant l’humanité au bord du précipice ? Qu’on se rassure, Posy ne fait pas de son livre un simple manifeste social. L’humour, l’ironie et le suspense – qui nous tient en haleine jusqu’à la dernière page – permettent de faire passer certains messages sans jamais nous ennuyer. Oui, Cassandra Darke est odieuse, mais elle tient à sa liberté. Et ça, ça nous plaît.

Féminisme à tout âge
Cette liberté d’être une vieille dame aigrie qui refuse toute compagnie qu’elle juge indigne d’elle (et qui se passe volontiers de celle des hommes) est révélatrice du féminisme de Posy Simmonds. Même si c’est à travers le personnage de Nicki qu’il se précise le plus. Jeune femme au caractère affirmé, celle-ci se cherche encore lorsqu’elle va habiter chez Cassandra, mais ne se refuse aucune expérience – ni sexuelle, ni artistique. Elle organise d’ailleurs des happenings dans des musées où elle dénonce des tableaux qu’elle considère comme « nus abusés », représentant des scènes de viol ou de harcèlement. Elle-même manque de se faire agresser sexuellement dans un bar un soir de fête. Sauf que personne ne soutient Nicki – on trouve normal qu’en étant ivre et habillée de manière sexy, elle court des risques ! Ce type de clichés à l’odeur rance dérange profondément Lady Simmonds, témoin de la libération des mœurs et autres Swinging London, et qui a échangé avec beaucoup de femmes dans le cadre de l’affaire #MeToo. Posy, c’est la mamie qu’on aimerait toutes avoir !

Cassandra Darke, de Posy Simmonds, traduction par Lili Sztajn, Denoël.
Exposition du 24 mai au 15 septembre à la House of Illustration de Londres
https://www.houseofillustration.org.uk/whats-on/current-future-events/posy-simmonds-a-retrospective

Sophie Rosemont

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