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Prix Goncourt 2018 : alors il est comment ce "Leurs enfants après eux" de Nicolas Mathieu par Sophie Rosemont

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Publié le Vendredi 16 Novembre 2018

Encore inconnu il y a peu, Nicolas Mathieu remporte le Goncourt 2018 avec "Leurs enfants après eux". Un prix mérité ou pas ?

Pour ses quarante ans et son deuxième roman, Nicolas Mathieu remporte le Goncourt ô combien convoité. Une bonne nouvelle pour ce prix littéraire qui ne cesse de se rajeunir même s’il ne se féminise que très peu. En effet, seulement dix d’entre eux ont été attribués à des femmes depuis la première année du Goncourt, en 1903 : Elsa Triolet, Simone de Beauvoir, Anna Langfus, Edmonde Charles-Roux, Marguerite Duras, Pascale Roze, Paule Constant, Marie Ndiaye, Lydie Salvayre et Leïla Slimani. Les grandes dames ne se bousculent pas au portillon de la plus prestigieuse des récompenses littéraires françaises… Dommage.

Cependant, on ne saurait contester ce cru 2018. Même si en face, il y avait le réussi Arcadie d’Emmanuelle Baymack-Tan. Ou si, couronné par le Fémina, notre chouchou de l’année, Le Lambeau de Philippe Lançon n’a pas pu concourir pour le Goncourt. D’abord parce qu’on apprécie le profil singulier de Nicolas Mathieu. Originaire d’Épinal, dans un Est sinistré qui sert de décor aux Enfants après eux, il est le fils d’une mère comptable et d’un père électromécanicien. Après des années de petits boulots et de désillusions sociales, il se lance dans l’écriture durant sa trentaine avec le roman Aux animaux la guerre, en 2014. Très bien accueilli, il est en cours d’adaptation en téléfilm.

Leurs enfants après eux est fait du même bois. On suit sur quatre années, de 1992 à l’été de la Coupe du Monde 1998, le parcours d’un l’anti héros nommé Anthony. Natif d’Heillange, ville industrielle de Lorraine imaginée par l’auteur, il a 14 ans et ses hormones en pagaille. Avec son cousin du genre charismatique, ils volent un canoë pour aller voir une plage nudiste de l’autre côté du lac… et y rencontrent deux autres adolescentes sexy et plus bourgeoises qu’eux, Steph et Clem. Commence une farandole narrative où l’on plonge dans la psyché de plusieurs personnages de sexe, origines, générations et ambitions différentes. Steph, graine de Lolita à queue de cheval qui rêve de se sortir de la vallée au seul moyen de bonnes notes malgré son fort penchant pour la glande. Le père d’Hacine, furieux de voir de longues années passées dans l’ombre du prolétariat gâchée par les deals de drogue de son fils. Il s’agit aussi pour le quadra qu’est Nicolas Mathieu de retracer l’époque de son adolescence, les années 90, dans ce qu’elles avaient à la fois d’enthousiasmant et de profondément déprimant : une mauvaise descente après la folle ascension des Trente Glorieuses.

Cependant, on ne comprend pas pourquoi certains ont parlé de "roman grunge". C’est sans doute parce qu’au début du livre, Nicolas Mathieu écrit, lors d’une fête d’ado fumeurs de joints : "dans chaque ville que portait ce monde désindustrialisé et univoque, dans chaque bled déchu, des mômes sans rêve écoutaient maintenant ce groupe de Seattle qui s’appelait Nirvana". Mais parler de Nirvana sur un seul paragraphe, aussi bon soit-il, n’est pas suffisant…. sauf si grunge est synonyme d’adolescence. Au-delà du contexte social de ce roman choral, il s’agit bien du récit d’apprentissage d’Anthony, ado mal dégrossi devenant homme au fil des années et des tubes, « You Could Be Mine » des Guns’N’Roses) ou "La Fièvre" de NTM.  Et contraint d’accepter la fatalité sociale qui s’impose à lui, entre une mère qu’on surnomme la salope (elle était trop belle pour eux tous) et un père alcoolique (l’usine, ça donne soif). De l’art de démontrer la nocivité des clichés.

Toute cette comédie humaine à la sauce nineties est servi par un suspense réel qui rappelle l’amour de Nicolas Mathieu pour le polar, un sens du décor qui, lui, évoque le mémoire qu’il avait rédigé, étudiant, sur le cinéma de Terrence Malick… Dans Leurs enfants après eux, la beauté de la nature demeure en dépit des stigmates de l’industrialisation, ce qu’on lit ici : "tout autour, une jungle de rouille, un dévalement de tuyauterie, de briques, de boulonnage et de treillis d’acier " ou là : "L’horizon, bientôt, flamba". Grands espaces et esprits étriqués, espoirs fous et amères désillusions, violence gratuite et sexe peu jouissif… Le chemin est long de l’adolescence à l’âge adulte. Le tout avec un style cru, traversé parfois de métaphores comme de punchlines bien senties et, surtout, très visuel. De quoi miser sur une adaptation sur petit ou grand écran…

"Leurs enfants après eux" de Nicolas Mathieu, Actes Sud.

Sophie Rosemont

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