Comment le selfie a changé notre vision de la beauté Comment le selfie a changé notre vision de la beauté

Maquillage et tendances

Comment le selfie a changé notre vision de la beauté

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Publié le Lundi 23 Avril 2018

Plus de 1 000 selfies sont pris chaque seconde dans le monde. Comment imaginer que cela ne modifie pas notre vision du maquillage et de la beauté ? Petite exploration du phénomène.

Saisi et partagé en un instant ou longuement (re)travaillé, un selfie, tout le monde sait ce que c’est. Et tout le monde a eu, un jour ou l’autre, l’occasion d’éprouver ce que l’exercice, même quand il est totalement spontané, recèle à la fois de simple et de paradoxal. "On s’affirme comme sujet alors même qu’on s’offre comme objet, décrypte Pierre Bisseuil, directeur de recherche à l’agence de conseil en tendances Peclers. On est dans l’autopromotion, autant que dans la mise en danger de soi. Et on fait preuve de narcissisme, en même temps qu’on prend une distance objective avec soi-même." Autant dire que la démarche est blindée d’enjeux pour l’image de soi. Et que le phénomène ne cesse de s’amplifier. "C’est gratuit, c’est très facile à faire, ça se stocke sans prendre de place, ça se partage en un clic... Bref, c’est un nouvel élément de communication courante", décrit l’anthropologue Elisabeth Azoulay.

Et pourtant ce n'est pas la nouveauté absolue qu'on croit absolue qu’on croit . "Le selfie n’est qu’un prolongement extrême de la révolution introduite par la photographie et le miroir au XIXe siècle. Avant, on avait beaucoup moins conscience de son apparence, on ne se voyait qu’à la va-vite et par “bouts”. Avec la diffusion massive de la photo et du miroir, on commence à savoir à quoi on ressemble vraiment et, évidemment, on devient de plus en plus exigeant quant à son aspect", explique Elisabeth Azoulay. Quelque part, le selfie n’est que l’aboutissement ultime de cette évolution. Avec, pour conséquence, que chacun est devenu un professionnel de l’image et son propre agent publicitaire. "C’est du self-branding. Je suis une marque et, pour me promouvoir, j’ai recours aux mêmes ressorts marketing que les grandes maisons", analyse Nathalie Rozborski, directrice générale de l’agence NellyRodi. Il n’y a qu’à parcourir le profil Instagram de Sananas (@sananas2106), youtubeuse beauté parmi les plus suivies en France, pour vérifier le phénomène. Sourcil au cordeau, bouche dessinée et teint photoshopé... Rien n’est laissé au hasard.

"Les couleurs, la lumière, les contrastes,les reliefs et la symétrie prennent une importance nouvelle, poursuit Pierre Bisseuil. Logiquement, c’est une seconde naissance pour le maquillage." Après des années de règne quasi exclusif du nude, on dirait en effet qu’un peu de mascara et de baume à lèvres ne suffisent plus. "Même si ma priorité reste d’avoir bonne mine dans la vie normale, je dois reconnaître qu’à cause des selfies et d’Instagram, j’ai un peu adapté ma routine make-up, confie Alex Steinherr, directrice beauté du Glamour anglais, dont le compte (@alexsteinherr) n’en finit plus de gagner des followers. Je fais surtout en sorte de mettre en valeur la structure de mon visage." La "structure", le mot magique. Ou le contouring, si vous préférez, pour reprendre un terme phare. "Les industriels du maquillage sont les grands vainqueurs de la tendance", constate Pierre Bisseuil. En même temps que chacune s’habitue à une sur-mise en scène de soi, les outils autrefois réservés aux pros connaissent une popularité inédite.

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Même s’il y a un effet de surenchère, toutes ces images invitent à la réflexion, à la prise de recul dans la construction de soi, voire favorisent une forme de catharsis. Au final, ça aide à se définir, à mieux savoir qui on est.

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Marine, 22 ans, possède une bonne dizaine de pinceaux de maquillage différents. "Je ne les utilise pas tous les jours, mais quand je veux vraiment me faire un look, j’en utilise au moins quatre ou cinq." Il faut dire que les conseils maquillage ne manquent pas. "Des tas de gens se sont improvisés make-up artists, fabricants de cosmétiques, etc. Cette démocratisation crée une multiplicité d’impulsions qui changent peu à peu notre regard", confirme Elizabeth Azoulay.

Pas que dans un sens d'ailleurs. D’un côté, il y a certes ces visages très travaillés, dont on imagine qu’ils ont nécessité un certain temps devant le miroir. Mais de l’autre il y a aussi, en réaction, la tendance inverse. "Nos archétypes changent. Face à une certaine intelligentsia de la beauté, qui répand une vision très sophistiquée de la féminité, il y a aussi une tribu qui adopte les codes opposés : celle d’un plus-que-naturel qui va jusqu’au brutalisme dans sa recherche d’authenticité", décrypte Nathalie Rozborski. Ce sont ces corps pas filiformes qui affichent leurs vergetures, ces acnés qui s’assument et ces célébrités qui, comme Alicia Keys, mettent un point d’honneur à apparaître sans maquillage. Over- glamour d’un côté, esthétique crue de l’autre... Sommes-nous devenues schizophrènes ? Ce serait sans compter une envie de jouer, qui fait qu’on peut facilement passer de l’un à l’autre. "Les frontières se brouillent entre le réel et le virtuel, le naturel et l’artificiel, commente Pierre Bisseuil. C’est le grand jeu de la transformation."

Reste la question qui fache (ou pas). Le selfie nous a-t-il rendues plus narcissiques ? Pas nécessairement. Certes, on se regarde plus et on se regarde se transformer. Mais cette fluidité identitaire s’accompagne aussi d’une liberté nouvelle. "Même s’il y a un effet de surenchère, toutes ces images invitent à la réflexion, à la prise de recul dans la construction de soi, voire favorisent une forme de catharsis. Au final, ça aide à se définir, à mieux savoir qui on est", plaide Pierre Bisseuil. Comme le disait Shakespeare : "Le monde entier est un théâtre." On en revient toujours là.

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