Le colorisme, c’est quoi et pourquoi c’est un problème ? Le colorisme, c’est quoi et pourquoi c’est un problème ?

Le mois de la beauté

Qu'est-ce que le colorisme et pourquoi c’est un problème ? par Tiphaine Guéret

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Publié le Jeudi 15 Novembre 2018

"T’es belle pour une fille darkskin !" Cette phrase, toutes les Noires à la peau foncée l’ont déjà entendue. Et si elle ressemble à un compliment, elle relève en réalité du colorisme, une discrimination subie par les femmes noires, mais aussi asiatiques, à la carnation foncée, qui sont dévalorisées par rapport à celles qui ont le teint plus clair. Explications.

Fin octobre, l’artiste de dancehall jamaïcaine Spice recevait un torrent de commentaires désapprobateurs sur Instagram, après s’être affichée avec la peau visiblement éclaircie – une pratique courante dans la communauté noire jamaïcaine, mais aussi à travers le monde. Sauf que la photo postée par Spice était un fake, la chanteuse expliquant avoir voulu dénoncer une discrimination appelée colorisme : le fait, au sein d’un groupe ethnique, de valoriser celles et ceux qui ont la peau plus claire, au détriment des personnes plus foncées. Fatou, Française de 30 ans, le subit depuis l’enfance : "Plus tu es lightskin, plus tu es considérée comme belle par la société, explique-t-elle. En plus, ma mère est claire de peau, et moi, foncée. J’ai eu droit à des commentaires comme 'la peau de ta mère est plus jolie que la tienne' dès mon plus jeune âge...". Avec un impact forcément terrible sur le plan psychologique.

Le lourd héritage du colonialisme

C’est d’ailleurs le psychiatre et écrivain Frantz Fanon qui s’est penché le premier sur le phénomène, dans l’ouvrage Peau noire, masques blancs, publié en 1952. Pour l’intellectuel martiniquais, les peuples colonisés ont fini "par intégrer [les] discours de stigmatisations, le sentiment d’être inférieur, par mépriser [leur] culture, langue et peuple", et souhaitent du coup "ressembler au colonisateur" – c'est-à-dire aux Blancs. En envahissant les pays d’Afrique et d’Asie, les Européens ont en plus importé leurs canons de beauté : teint pâle, lèvres et nez très fins, yeux clairs… Quant à l’esclavage, il reposait lui aussi sur une classification en fonction de la nuance de la peau : du temps de la traite négrière, les Noirs à la peau la plus foncée étaient forcés de travailler dans les conditions les plus difficiles (dans les champs de canne et de coton, par exemple), tandis que les personnes au teint clair étaient autorisées à effectuer des tâches dans la maison des esclavagistes. Autant de faits historiques à l’origine du colorisme, un terme popularisé par la militante afro-américaine Alice Walker à partir des années 1980. Et toujours d’actualité aujourd’hui.


" Regarde comme Aurélie a un beau teint, elle ! "    

Noire à la peau claire, et donc régulièrement victime de discriminations racistes, Diana sait qu’elle est toutefois moins désavantagée que les femmes darkskin. "Une lightskin comme moi va être considérée comme plus attirante. C’est comme si la couleur de peau était un passeport vers des choses positives, professionnellement mais aussi sentimentalement", explique la jeune femme de 24 ans. Une réalité dont témoigne aussi Aurélie, 25 ans : "Ma sœur est plus foncée que moi et l’une de nos tantes lui disait souvent : ‘Regarde comme Aurélie a un beau teint, elle !’ Heureusement, j’ai des parents qui sont conscients du problème, et qui ont empêché ma sœur de s’éclaircir la peau." Une pratique dévastatrice pour la santé, et un business juteux pour les marques qui écoulent en masse savons, crèmes et gels dont les effets vont de la simple irritation au diabète en passant par l’insuffisance rénale, voire au cancer, comme le rappelle régulièrement l’Organisation Mondiale de la Santé. Parmi les zones les plus touchées, on trouve l’Afrique, mais aussi l’Asie, où la peau claire est survalorisée, notamment en Inde. L’Europe n’étant pas en reste : rien qu’en France, plus de 150 produits interdits ont été recensés cette année par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes. Et si les parents d’Aurélie ont su rassurer leurs filles sur leur beauté, peau claire comme foncée, les concernées attendent aujourd’hui un changement à l’échelle de la société.

Des stars blanches… ou lightskin

Diana est catégorique sur le sujet : le colorisme doit cesser au sein de la communauté noire, qui a fini par intégrer le racisme qu’elle subit depuis des siècles, et avec, la détestation des peaux sombres. "Le problème réside dans notre communauté. C’est tellement ancré en nous que ça paraît naturel… Les générations précédentes ne comprennent pas, elles ont grandi avec ça. Alors c’est à nous, les jeunes, d’ouvrir le débat entre nous, et de faire tomber le tabou." Aurélie, elle, insiste sur la nécessité d’avoir des exemples auxquels s’identifier : "Pendant des générations, les seuls modèles qu’on avait étaient blancs, ils n’y avait qu’eux qui incarnaient les canons de beauté." Maintenant que la pop culture et le Web ont permis l’émergence de célébrités noires, on remarque que les plus claires d’entre elles sont les plus louées, de Beyoncé à Zendaya, qui a d’ailleurs posé clairement le problème en avril lors du Beautycon, important festival de beauté étatsunien. Fatou confirme : "Aujourd’hui, que ce soit sur la scène musicale ou dans le cinéma, la beauté est majoritairement représentée par des Noires ou métisses claires de peau, tandis que la femme foncée verra sa féminité niée, ou au contraire, sera hypersexualisée" – à l'image de Serena Williams ou encore Aya Nakamura. Et si la jeune femme estime que sa génération est plus consciente des dangers des produits éclaircissants, le chemin reste long pour que chacune puisse apprendre l’amour de soi.

Tiphaine Guéret avec Coline Clavaud-Mégevand

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