Blues des gourous du bien-être ou quand les profs de yoga font un burn-out Blues des gourous du bien-être ou quand les profs de yoga font un burn-out

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Le blues des gourous du bien-être

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Publié le Jeudi 16 Août 2018

Coachs au bord du burn-out, masseurs sur les rotules et profs de yoga au bout du rouleau... Les pourvoyeurs de bien-être sont-ils des cordonniers mal chaussés ? Enquête sur le bourdon des pros du zen.

Stages de yoga, massages aux vertus transcendantes, cours de méditation pour apprendre à gérer son stress... En plein boom depuis plusieurs années, le "bien-être" continue d’être un juteux business. D’après le Global Wellness Institute, cette industrie a en effet engendré 3,72 milliards de dollars dans le monde en 2015. Sur les réseaux sociaux, les dealers de bonnes vibrations affichent des sourires radieux et saupoudrent leur compte Instagram de messages de bienveillance et de gratitude jusqu’à la nausée. Mais pour certains, l’envers du décor serait pourtant moins rose, à en croire le billet intitulé sobrement "Prof de yoga, une arnaque sans nom", publié en avril dernier par Carine Castet, professeure et propriétaire d’un studio de yoga à Toulouse depuis huit ans. La raison de son coup de gueule ? La difficulté à vivre correctement de son métier. Et au vu des quelques 200 commentaires que son post a suscités, signés par des coachs, des naturopathes, des sophrologues ou encore des masseurs, il en va de même pour d’autres professionnels du secteur. Alors, y aurait-il quelque chose de pourri au royaume du "wellness" ?

TROP DE YOGA TUE LE YOGI
 Ce constat amer, Laurence Gay, professeure de yoga, l’avait déjà évoqué sur son blog, Yoga en mouvement, il y a quelques années : "Si cette pratique devient votre seule source de revenus et que vous n’avez pas de confortables économies ou ne vivez pas tous frais payés, ça ne va pas être un job de rêve." Et d’ajouter que si l’enseignement du yoga permet de créer des relations enrichissantes, "il n’offre pas nécessairement une vie équilibrée et prospère". En résumé, à moins d’être très connu et de pouvoir négocier vos tarifs, ou d’avoir un job à côté, difficile de joindre les deux bouts. De quoi refermer pour de bon les chakras de jeunes yogis qui se lancent dans le métier. D’après Carine Castet, les profs à Paris doivent assurer au moins vingt cours par semaine, un rythme qui peut facilement mener à l’épuisement. Et ce, sans pouvoir prétendre aux congés, au chômage ni à la déduction des dépenses professionnelles s’ils sont micro-entrepreneurs, un statut très répandu dans ce secteur. "Certaines personnes ont abandonné des carrières dans la finance, la mode ou le droit avec l’espoir de vivre une vie plus zen, et de mettre leur énergie au service des autres. Aujourd’hui, elles passent leur temps à préparer les cours et à courir de studio en studio pour boucler leurs fins de mois", observe Rebecca Leffler, une des papesses françaises de la tendance "healthy". L’auteur à succès de la série Green, glam et gourmande, a elle-même récemment opté pour un job dans le marketing afin de pouvoir se consacrer à sa passion plus sereinement.

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On attend des professionnels du bonheur d’être heureux tout le temps. Les gens projettent à tort une forme de perfection sur les acteurs du bien-être.

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CADENCES INFERNALES ET PERTE DE SENS
Cette situation n’est, bien sûr, pas propre à la France, comme le souligne Carl Cederström, enseignant-chercheur à la Stockholm Business School et co-auteur du Syndrome du bien-être (éd. L’Échappée). "La grande majorité des acteurs du secteur sont très investis dans leur travail et ont un vrai désir d’aider et d’accompagner les gens, note-t-il. Ils gagnent peu d’argent, sont souvent employés de façon précaire et n’ont pas de sécurité financière." Une réalité qui a rattrapé Cloé Bertrand. Après cinq ans passés à enseigner le yoga, cette Montpelliéraine vient de décider de jeter l’éponge. "On se heurte à un paradoxe : vouloir offrir du bien-être alors qu’on n’a plus le temps de pratiquer soi-même." Un poste fixe, la panacée ? C’est ce que pensait Marie, en postulant dans un spa avec pignon sur rue, après une année à promener sa lourde table de massage chez les particuliers. "On finit par pétrir à la chaîne, pour un salaire au SMIC. Le pire, c’est qu’on ne voit plus les personnes, seulement des corps : le travail n’a plus du tout le même sens."

LA DICTATURE DU FEEL GOOD
Dans ces métiers plus qu’ailleurs, le burn-out reste un sujet tabou. Se plaindre est mal vu, la règle numéro un étant de savoir bien prendre soin de soi afin de pouvoir mieux aider les autres. Et forcément, un coach déprimé n’est pas très vendeur. "Le bien-être est devenu un produit de consommation. Dans une société où les apparences priment, nous assistons à une surenchère de communication extrêmement léchée, reconnaît Shani Penture, thérapeute et praticienne de santé naturelle et de soins énergétiques chinois à Toulouse. Sur les réseaux sociaux et les sites web, on n’hésite pas à vendre du rêve, à coups de photos sur fond de coucher de soleil pour les uns, ou de promesses, parfois limite charlatanesques, pour les autres."
Un message "feel good" superficiel mais rassurant pour un client qui aspire à devenir, sans trop d’effort, une meilleure version de lui-même. Et une vitrine un peu clinquante, mais nécessaire pour avoir un maximum de visibilité. Car dans ce milieu, la concurrence est rude. L’Organisation mondiale de la santé recense plus de 400 médecines alternatives et complémentaires, un terme qui englobe aussi bien le reiki et l’aromathérapie que la sophrologie, la méditation et le yoga. Des pratiques plébiscitées par 40 % des Français. Le hic ? La grande majorité n’est ni réglementée, ni validée par un diplôme d’État, mais par des certificats. Résultat, une sorte de Far West où on trouve de tout : des formations non standardisées ou des cours express bradés sur Facebook ou Groupon. "Dans ce contexte, il arrive parfois que les gens animés par les plus belles intentions et armés de la plus grande bienveillance finissent par offrir une sorte de soupe New Age, commente Mika de Brito, yogi reconnu dans le milieu. Le bien-être est un bienfait collatéral du yoga : entendre un prof dire qu’on va “ouvrir son cœur” grâce à un étirement sur le tapis me fait sourire. » 

SOIS ZEN ET TAIS TOI
Alors que le monde entier se targue d’être à la recherche d’authenticité, les profs de yoga n’échappent pas aux stéréotypes : à eux le sourire et la zen attitude, coûte que coûte."On attend des professionnels du bonheur d’être heureux tout le temps, s’étonne Jonathan Lehmann, auteur du Journal intime d’un touriste du bonheur (éd. de la Martinière) et fondateur des Antisèches du bonheur (des leçons de méditation via une application). À croire qu’on pardonnerait plus volontiers à un dentiste d’avoir mal aux dents qu’à un coach d’avoir le blues ! Les gens projettent à tort une forme de perfection sur les acteurs du bien-être."
Il y a cinq ans, le suicide des deux coachs brooklynois, animateurs de l’émission The Pursuit of Happiness, avait secoué les auditeurs. Au choc et à la tristesse s’ajoutait un étonnement naïf, comme si le métier exercé par le couple les mettait à l’abri des revers de l’existence ou de leurs propres contradictions. Pensez-y la prochaine fois que vous croiserez votre prof de yoga moulé dans son legging et la mine en berne. Non, il n’a pas mal digéré son jus vert. Pour lui aussi, la vie n’est pas si facile. 

Simona Gouchan

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