Grossophobie au travail : quand les personnes concernées témoignent par Florence Fortuné

Discriminations, accessibilité limitée, harcèlement : la santé mentale et physique des personnes grosses dans le milieu du travail est largement mise en péril. Plusieurs femmes témoignent de la grossophobie qui maille, en toute impunité, leur quotidien professionnel.

La grossophobie désigne un ensemble de comportements et attitudes hostiles à l’encontre des personnes grosses pour le seul motif de leur poids. On rescence des insultes, des moqueries, et parfois même une haine décomplexée des gros, normalisée par la société. Mais ce n'est pas tout. Comme le souligne Olga, 29 ans, journaliste et militante fat positive, il ne s’agit-là que de la partie émergée de l’iceberg. "La grossophobie a aussi des conséquences très concrètes en matière d’accès à l’emploi, aux réseaux de transports, aux soins médicaux, à la vie sociale et affective …" Il s’agit véritablement d’une oppression systémique au même titre que le sexisme ou le validisme, bien souvent mise de côté par les cercles militants, voire complètement effacée de certains agendas féministes.

Si le capitalisme puis la société patriarcale et ses diktats blancs, valides, minces, neurotypiques et cis-centrés sont les premiers responsables de la grossophobie, nous ne sommes pas à l’abri de reproduire cette oppression sans même le savoir. Ne pas tenir compte de la présence d’une personne grosse lorsque l’on s’exclame que ce nouveau jean nous fait “des cuisses d’obèse”, c’est déjà de la grossophobie. Questionner une personne désireuse de se resservir une part de gâteau lors du pot de départ d’un collègue, c’est tout aussi problématique. La grossophobie est réelle, partout, tout le temps. Car elle découle d’un système qui encourage sa mise en place.

Discrimination à l'embauche… mais pas seulement
"Pour un poste de serveuse, l’homme qui m’a fait passer l’entretien m’a dit que c’était un travail sportif où il faut être adroit, passer entre les tables sans rien renverser, etc… Il m’a alors fait comprendre que mon profil ne convenait pas à 100%." Saveen, 20 ans, n’a pas été acceptée pour ce poste car elle était grosse. Dans leur manifeste, Daria Marx et Eva Perez-Bello - fondatrices de Gras Politique et autrices de Gros n’est pas un gros mot, expliquent ce phénomène comme suit : "Les stéréotypes grossophobes influencent la perception des candidat·e·s gros·ses : on trouve qu’ils ou elles présentent moins bien, sont moins dignes de confiance, manquent de volonté, d’énergie, ne résistent pas au stress ou à la pression, et se laissent aller." Des stéréotypes qui rendent l’accès à l’emploi bien plus complexe que pour une personne mince.


D’après une étude publiée en février 2016 (par le Défenseur des droits et l’Organisation Internationale du Travail) intitulée “Le physique de l’emploi”, les femmes obèses seraient huit fois plus discriminées en raison de leur physique que celles présentant un IMC "dans la norme", quatre fois plus pour les femmes en surpoids, et trois fois plus pour les hommes gros. Refus au cours d’entretiens d’embauche, remarques désobligeantes de collègues pourtant "bourrés de bonnes intentions", médecins du travail ouvertement grossophobes… La grossophobie au travail est une dure réalité pour les personnes concernées, qui ne s’arrête pas aux portes des entretiens.

Le poids des mots
Louise, 24 ans, éducatrice, n’a jamais subi de discrimination à l’embauche par exemple. Pour elle, ce sont les remarques infantilisantes et déplacées de ses collègues au quotidien qui ont été extrêmement difficiles à vivre. "La collègue qui veut savoir si tu vas toujours à la salle de sport parce qu’elle a l’impression que je me “laisse aller”, qui veut savoir ce que je mange, si mon mec m’accepte comme je suis… Le chef de service qui va juger les repas des filles du groupes, qui va me donner des conseils pour perdre du poids." L’argument de la santé est, d’après les concernées, l’ultime justification des minces pour pouvoir tenir des propos grossophobes sans être inquiété.e.s. Pourtant, plusieurs associations de médecins comme le G.R.O.S (Groupe de Réflexion sur l'Obésité et le Surpoids) ou Health At Every Size démontent le cliché de la personne grosse systématiquement en mauvaise santé versus la mince, toujours en forme. "Je ne serai pas leur valeur étalon pour qu’ils se mettent au sport ou mangent différemment", conclut Louise.

"Dans ma réalité professionnelle en milieu déconstruit, la grossophobie se niche surtout dans les 'détails', raconte Olga. Je suis la seule personne grosse du bureau, c’est déjà une forme d’isolement qui ne me met pas à l’aise…" Les milieux bienveillants et safe ne sont d’ailleurs pas épargnés. La journaliste dans une rédaction parisienne poursuit : "Plus rarement, côté socialisation professionnelle genre déjeuner du midi ou verre occasionnel après la journée de travail, même mes collègues les plus proches n’ont pas le réflexe de penser à l’accessibilité du lieu choisi ou bien de réfléchir au placement de tout le monde. Ce sont des 'détails' auxquels les minces ne pensent pas, et c’est le genre de choses qu’on hésite vraiment à faire remonter parce qu’en face, les gens ont souvent tendance à minimiser cette souffrance." Être "la grosse de service" exige un travail émotionnel lourd pour les personnes concernées, qui n’ont pas toujours la force ou l’envie d’éduquer leurs collègues...


Quid de la santé mentale des concernées ?
Si Olga est épuisée, c'est aussi parce que la problématique de la santé mentale des personnes grosses n'est peu, voire pas du tout, adressée dans la société. Or, les conséquences du harcèlement grossophobe qu'elles vivent sont bien réelles. Prenons le témoignage de Lucie, 29 ans, illustratrice. Une profession qui lui laisse la liberté de choisir les personnes avec qui elle collabore. Et pour cause : "À une exception près, j'ai eu des soucis liés à mon apparence physique dans tous les jobs sans qualification que j'ai fait, depuis que je travaille, soit mes 16 ans." Remarques déplacées, agressions verbales, différence de traitement par rapport à sa collègue plus mince, pendant des années, Lucie souffre en silence. "Un jour, j'ai vu que sur la liste du personnel, on avait écrit 'bibendum' à côté de mon nom, et 'la viande' à côté de celui de ma collègue". Charmant… et, bien entendu, traumatisant. "J'ai eu des symptômes d'anxiété vraiment extrêmes. Des maux de ventre, des crise d'angoisses, des insomnies. C'était une torture de retourner travailler."

Énormément de travail reste à faire
Face à ces témoignages glaçants, on ne peut s’empêcher de se demander quelles mesures ont été mises en place pour améliorer la condition des gros.ses sur leur lieu de travail. La réponse ? Pas grand chose. Malgré le travail de nombreuses militantes grosses sur Twitter et l’avènement de collectifs et assos anti-grossophobie, en 2019, attaquer un employeur ou une entreprise pour harcèlement grossophobe reste compliqué. Si la loi n°2001-1066 relative à la lutte contre les discriminations stipule qu’une différence de traitement en raison d’un critère physique est interdite en France, ce motif demeure rarement invoqué. En cas de harcèlement grossophobe, "n’hésitez pas à vous faire aider d’une association de défense des droits, d’un avocat, ou de l’aide juridique dont vous disposez dans vos assurances", conseille tout de même l’association Gras Politique.

"Si j’avais tous les pouvoirs, je ferais en sorte qu’il y ait des conférences de sensibilisation faites par des personnes en surpoids pour les autres, une fois par an et obligatoires pour chacun.e, de l’école primaire jusqu’à la retraite." propose Saveen. Olga, quant à elle, imagine avec un rire amer "une tirelire où l’on devrait mettre des sous à chaque parole grossophobe prononcée dans le bureau et dont les récoltes seraient reversées à des assos de lutte contre cette discrimination." Car, comme le souligne Louise, "il y a surtout un énorme travail d’éducation à faire pour que les gens impriment bien que la grossophobie est aussi grave que le validisme, le sexisme, etc”. Toutes les militantes interrogées disent être épuisées de voir leurs revendications reléguées au dernier plan, voire décrédibilisées. À quand un véritable engagement des pouvoirs publics contre les discriminations grossophobes, en milieu professionnel comme en dehors ?

”Gros” n’est pas un gros mot”, Daria Marx et Eva Perez-Bello, Collection Librio Memo, mai 2018. “Le physique de l’emploi - L’apparence physique est un critère de discrimination”, Le Défenseur des droits, février 2016