Méditation orgasmique : pourquoi il s’agit bien d’une pratique sexuelle Méditation orgasmique : pourquoi il s’agit bien d’une pratique sexuelle

Sexologie

Méditation orgasmique : pourquoi il s’agit bien d’une pratique sexuelle par Anne Lods

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Publié le Vendredi 18 Janvier 2019

Avez-vous déjà entendu parler de la méditation orgasmique ? A en lire certains articles, il s’agirait d’une pratique permettant aux femmes d’atteindre un état de "pleine conscience", par stimulation clitoridienne… Et n’aurait presque rien de sexuel. Mais, cette activité est (très) sexuelle et aussi problématique. On vous éclaire.

Le tout premier jour de l’année 2019, Madame Figaro a sorti un article sur la "méditation orgasmique". Quelques jours avant, France Culture avait consacré une émission entière à cette pratique. Et, bien avant cela encore, depuis 2016, beaucoup de médias s’y étaient attelés, posant les bases de cette nouvelle manière de méditer. Alors qu’est-ce que c’est et pourquoi tout le monde en parle ? Née aux Etats-Unis, il s’agirait d’atteindre un état de "pleine conscience", comme celui qu’on atteint grâce à la méditation, mais par stimulation clitoridienne. La méditation orgasmique se pratique à deux (en couple, ou personne simplement consentante), et consiste à se laisser masser le clitoris pendant 15 minutes pour "développer son écoute, la connaissance de soi et le lâcher prise". Elle se fait en formation, en groupe, et coûte 70€ par cours et, d’après l’article de Madame Figaro, trois leçons seraient nécessaires pour acquérir les bases de cette activité dite "non-sexuelle" dont le but "n’est pas d’atteindre l’orgasme".

Oui, vous avez bien lu. Cette aventure n’aurait rien à voir - ou presque - avec du sexe, à en croire les règles du mouvement français de méditation orgasmique. Et c’est bien ça qui nous chiffonne, car tout ce qui touche au clitoris, et plus largement à la sexualité féminine, est forcément sexuel. De plus, pourquoi faire référence à l’orgasme dans son nom, si le but n’est pas d’en avoir un ? Alors, pour ne pas partir au quart de tour, on a contacté Cécilia Commo, sexologue et psychothérapeute, ainsi qu’une enseignante en méditation de pleine conscience ordinaire, qui souhaite garder l’anonymat, pour qu’elles nous éclairent sur la méditation orgasmique. Sans surprise, les deux professionnelles rejoignent aisément notre raisonnement.

Une pratique qui nie la nature même du clitoris (et de la méditation)

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"Tout le monde a parfaitement conscience que le clitoris est un organe sexuel (...) personne n'est dupe."

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A travers la méditation orgasmique, on attend du clitoris, que l’on ne trouvait même pas dans les livres de SVT il y a quelques années tant il était tabou, quelque chose qu’il ne peut pas apporter : la pleine conscience et la paix intérieure. De cette manière, on nie la nature même du clito, qui n’a qu’une seule et unique fonction, procurer du plaisir. "Physiologiquement, le clitoris est un organe génital, nous rappelle la sexologue, Cécilia Commo. Les spasmes qu’il produits permettent d’aspirer le sperme à l’intérieur de l’utérus, et de faciliter la fécondation. Qui plus est, tout le monde a parfaitement conscience que c’est un organe sexuel. Il ne viendrait à l’idée de personne de dire ‘bonjour’ en caressant ou léchant le clitoris de la personne que l’on croise dans l’ascenseur, au bureau ! Et quand le clitoris est sollicité dans une telle situation aucun des protagonistes n’est dupe : c’est sexuel…"

Malheureusement, cette image est nécessaire pour comprendre que la méditation orgasmique repose sur des principes fumeux. Car si se faire stimuler le clitoris pendant 15 minutes procure du plaisir et un bien-être général (lié à la production d’hormones du plaisir voire à l’orgasme), ce n’est rien qui s’apparente de près ou de loin à de la méditation. "La méditation sert, à la source, à avoir un regard qu’on tourne sur soi et au service des autres, nous explique la professeur de méditation. Je passe du temps avec mon esprit et mon intériorité pour voir comment je fonctionne, là où je suis dans des comportements qui pourraient entraver la générosité, le don, l’écoute, les relations … avec les autres. Donc, contrairement à l’orgasme, la méditation n’est pas du tout au service d’une cause tournée vers soi. On médite pour soi, mais parmi les autres et pour les autres." Et si elle permet aisément de se reconnecter, avec de la pratique, à ses sensations physiques et à l’accès au plaisir, la spécialiste rappelle qu’elle ne peut cependant pas servir exclusivement une cause sexuelle. Un argument que la sexologue développe volontiers, en s’interrogeant sur la possibilité de se décontracter à travers la méditation alors que le clitoris produit de spasmes orgasmiques.

Enfin, pour lever les derniers doutes, Cécilia Commo nous rappelle que le mouvement français de méditation orgasmique déclare noir sur blanc, comme on peut le lire dans La Dépêche :  "ll s'agit d'apprendre les caresses pour provoquer le plaisir clitoridien chez la femme sans pour autant avoir du désir pour l'autre, en présence du coach". Vous l’avez ? On vous le donne en mille, la méditation orgasmique est bien évidemment un cours de masturbation clitoridienne.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

????Illustration : @lesfoliespassageres

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Un business fumeux qui repose sur le fantasme
Dans l’article de Madame Figaro, un paragraphe est consacré aux polémiques que cette pratique a créé outre-Atlantique. Selon une enquête de l’organisme Bloomberg, l’entreprise OneTaste (qui propose des cours de méditation orgasmique) est accusée par ses employés et ses membres d’exploiter leur détresse. De cette manière, elle facturerait 500 dollars le week-end de formation et jusqu'à 60 000 dollars l’abonnement à l’année… Pour des cours de masturbation féminine, en public et en groupe. De quoi nous hérisser les poils et nous révolter davantage à propos de ce business. Cécilia Commo, sexologue, ne doute pas de la réussite lucrative d’une telle entreprise, dans un monde où la sexualité est de plus en plus explorée, mais reste dubitative. "Ici, nous sommes à un carrefour d’au moins deux domaines : le domaine de l’apprentissage sexuel et le domaine des fantasmes, développe-t-elle. Avoir une pratique sexuelle devant d’autres personnes appartient au champ du fantasme sexuel exhibitionniste/voyeuriste. Un fantasme très puissant selon la façon dont notre imaginaire érotique se déploie. Il est possible que beaucoup des participant.e.s à ces méditations orgasmiques en groupe vous répondraient de bonne foi qu’ils ne sont pas du tout excités à l’idée de voir ou d’être vus." Un moyen, selon elle, de vivre un fantasme sans subir la culpabilité qui pourrait s’y attacher, avec pour seule limite : que chacun soit informé et consentant à ce qu’il va vivre en adhérant à cette pratique, soit masturber et être masturbée. De cette manière le débat est uniquement moral, sachant que le fantasme d’être masturbée par un.e inconnu.e ou celui de masturber une inconnue est assez banal. En groupe ? Ce n’est presque plus qu’un détail.

Néanmoins, ce qui est très grave, c’est que cette pratique soit payante et dissimulée derrière le terme de méditation. Dans le cas où un coach se retrouverait seul avec un couple en pleine masturbation, il s’agirait évidemment d’une prestation sexuelle. De plus, avoir recours au terme de "méditation" trompe de fait le client. Pour la sexologue, tant que tout est clair pour tout le monde et que les clients ont conscience de l’acte sexuel, rien n’est immoral… Mais elle d’ajouter "Payer pour être masturbée ou payer pour masturber une femme ? Il me semble que cela existe déjà entre autres dans certains club privés et qu’ils ne portent pas le nom de groupes de méditation…" On a ri, et on n’aurait pas dit mieux.
En ce qui concerne le terme de la méditation, la professeure remarque que la méditation orgasmique emprunte le langage symbolique propre à la méditation et au Tantra. "Les notions sont totalement survolées, développe-t-elle. Ça a été récupéré dans le but de justifier une certaine déviance sexuelle, avec un enjeu dissimulé de pouvoir et d’argent." A ce sujet, la méditation orgasmique n’a rien à voir avec le Tantra, où il n’est jamais question de pratiquer l’acte sexuel.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

???? @harrietleemerrion

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La sexualité féminine encore une fois pas l'égale de celle de l’homme
Avez-vous remarqué que la masturbation féminine en solo n’était même pas envisagée dans la méditation orgasmique ? L’état de "pleine conscience" n’est atteint que grâce à la caresse de l’autre, qui est toujours un homme. La masturbation féminine aujourd’hui est encore aussi tabou que le clitoris, et hétéronormée.
D'ailleurs, renversons les rôles un instant. Imaginez un cours de "méditation" où les femmes caresseraient le gland de leur partenaire pendant 15 minutes, pour l’aider à atteindre un niveau de "pleine conscience". Vous avez envie de rire ? Nous aussi. Une telle activité ne pourrait jamais passer pour de la méditation. Et pour cause, on ignore tellement le clitoris, qu’on lui associe volontiers tous ces pouvoirs transcendantaux, aussi à travers de la méditation orgasmique, pour ne pas avoir à faire de lui le corollaire du pénis en terme de jouissance et d’organe sexuel. "Le clitoris permettrait le ‘bien-être’ l’accès à la sensorialité, la sensualité, nous explique Cécila Commo. Mais pas l’accès à la génitalité pure et dure, avec tout la puissance et même la violence qu’elle peut contenir. La sexualité féminine est encore vue sous un angle très relaxant, très lénifiant, très détendue. Au contraire, tout ce qui a trait à la puissance, la pulsion, la force, l’agressivité érotique reste attaché à la sexualité masculine." Enfin, l’orgasme en lui-même est accepté chez les femmes s’il est lumineux alors qu’il doit être animal et pulsionnel chez l’homme… Des représentations qu’il est grand temps de changer. 

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