Interview : Karl Lagerfeld se dessine pour Loïc Prigent

A l'occasion de la soirée spéciale Karl Lagerfeld le 2 mars sur Arte, on a interviewé Loïc Prigent, le réalisateur qui nous fait découvrir depuis des années les coulisses des défilés, et qui a cette fois demandé au grand Karl de se raconter en dessins.

Quand Karl Lagerfeld se dessine
© Deralf/Story Box Press -

On découvrira samedi 2 mars sur Arte un documentaire inédit, "Karl Lagerfeld se dessine" où le créateur déroule le fil de sa vie et de sa carrière en dessinant des lieux, des looks ou des personnes marquantes sur un grand bloc note. Comment vous est venue cette idée ?
J’ai vu Karl Lagerfeld dessiner lorsque j’ai tourné "Signé Chanel" (documentaire qui suit la conception d’une collection haute couture Chanel, qui sera rediffusé le samedi 2 mars à 20h45 dans un remontage inédit, ndlr), et j’avais trouvé hallucinantes sa rapidité d’exécution et sa précision technique qui donnent une grande force d’évocation à ses dessins. Je l’ai  revu plus tard et pour répondre à une de mes questions sur une date, il m’a fait un dessin, très spontanément. Raconter l’histoire de Karl Lagerfeld par le dessin paraissait donc évident. 

Karl Lagerfeld a près de 80 ans mais sa mémoire est parfaitement intacte. Il se souvient du moindre détail, il est capable de dessiner en quelques secondes des lieux très précisément, même des looks portés à des soirées il y a 50 ans. Pourtant il dit ne garder aucune archive de rien. En tant que documentariste, vous ne trouvez pas ça frustrant ?
Lui ne garde peut-être aucune archive, mais bien heureusement il reste des traces de pas mal de choses. Thierry Demaizière (réalisateur de "Karl Lagerfeld, un roi seul", ndlr) a réussi à retrouver des images du premier défilé auquel Karl a assisté dans les années 40, par exemple. Mais c’est forcément frustrant de le voir déchirer ses dessins juste après les avoir terminé et les mettre à la poubelle. Mais pour lui, ça serait une vraie souffrance de ne pas le faire, parce qu’il voit ses dessins comme des pensées qui passent. Les garder, ça serait un peu comme garder de l’air dans des bocaux, ça ne servirait à rien.

Et les dessins faits pendant le film, vous les avez gardés ?
Oui, j’ai réussi à les sauver, même si Karl ne voulait pas continuer à les montrer car pour lui, ce ne sont pas des dessins finis, ils ne sont pas  assez soignés. Ce qui compte pour lui c’est le geste et l’action de dessiner, pas de conserver et montrer ces dessins par la suite. D’ailleurs, les seuls dessins qu’il juge définitifs sont les dessins techniques qu’il réalise pour les ateliers et les caricatures qu’il signe pour des magazines français et allemands.

Vous avez réalisé plusieurs documentaires autour de Karl Lagerfeld ("Signé Chanel", "Le jour d'avant" sur un défilé Fendi dont Karl Lagerfeld est directeur artistique), est-ce que vous diriez que vous êtes proches ?
Je ne recherche pas du tout la proximité avec Karl Lagerfeld, je veux juste filmer son travail pour lequel j’éprouve un très grand respect. Mais on prend forcément beaucoup de plaisir à filmer quelqu’un qui se montre si généreux dans le partage de ses connaissances, de son histoire. Avec Karl Lagerfeld, il faut s’avouer vaincu dès le départ pour pouvoir profiter de tout ce qu’il a à partager.

Finalement, Karl Lagerfeld c’est un peu comme une mémoire vivante de la mode du XXe siècle alors ?
Oui et non. Oui, dans le sens où ce documentaire pourrait être diffusé dans les écoles de mode pour l’histoire mais aussi les valeurs que Karl Lagerfeld y transmet, notamment sur la manière d’apprendre des grands couturiers, sur l’énorme implication dans le travail qu’exige ce métier…
Et non dans le sens où Karl Lagerfeld est tout sauf une personne figée, il ne s’enferme jamais, mais sait à la fois s’entourer de gens au savoir-faire très ancien et de jeunes qui viennent bénéficier de cette expérience.