Actuellement en kiosque !

GL cover mag Mai 2016 header maxi Alt 2

Edition papier

Découvrir

Edition numérique

Découvrir
Inboard

Les nouveaux gentlemen-farmers

Les nouveaux Gentlemen-Farmers

Ingénieurs au chômage ou citadins en crise, une nouvelle génération retourne à la terre. Des néo-fermiers cultivent bio ou se lancent dans l’agrotourisme. Exemple aux USA avec Chris Fischer qui a repris l’exploitation de son grand-père.

"Young farmers", c’est ainsi qu’on les appelle un peu partout dans le monde, eux qui réinvestissent la terre par envie ou par nécessité. De l’Europe du Sud aux Etats-Unis, ces néo-fermiers ont des profils atypiques : citadins en crise existentielle, jeunes fauchés, anciens ingénieurs au chômage… ils quittent les villes pour vivre d’air frais et d’autosuffisance. A Athènes, près d’un tiers des 20-34 ans a récemment envisagé de s’installer à la campagne*. En Espagne, les rescapés urbains de l’austérité s’exilent en masse pour reprendre la ferme familiale ou se lancer dans l’agrotourisme. Leur nombre augmente chaque mois à travers l’Europe. Aux Etats-Unis aussi, sur fond de crise des subprimes et de tendance "slow life", la vie à la ferme fait de plus en plus fantasmer.
Résultat : une nouvelle génération d’agriculteurs néophytes s’installe dans le Tennessee, le Massachusetts ou dans les environs de New York pour faire pousser leurs tomates eux-mêmes. Et importe sa culture de génération connectée. Ils se structurent en réseaux – la National Young Farmers’ Coalition compte 5 000 membres –, s’échangent des conseils sur des sites dédiés (comme Youngfarmers.org ou Greenhorns.net) et organisent des sessions "weed dating", où les rencontres se font en plantant des graines. Bienvenue dans le monde de ces nouveaux gentlemen-farmers.

*Selon Kapa Research pour le ministère du Développement rural et de l’Alimentation.

Produits bio et smartphones

Chris Fischer fait partie de ces néo-fermiers. "Il y a dix ans, vous n’auriez jamais entendu un jeune dire qu’il voulait devenir fermier. Aujourd’hui, il y a un réel enthousiasme. Reste à voir si les gens vont faire ce choix de vie à long terme. Au-delà du fantasme, c’est un métier difficile. Il faut travailler dur pour s’en sortir", raconte-t-il en pianotant sur son iPhone. A 32 ans, Chris est à la tête de Beetlebung Farm – littéralement "ferme aux coccinelles" – une exploitation de deux hectares sur l’île de Martha’s Vineyard, sur la côte Est des Etats-Unis, dans le Massachusetts. Son créneau : une agriculture bio – tomates, asperges, salades, choux romanesco, carottes, herbes aromatiques ainsi qu’une dizaine de lapins et de poules – qu’il vend aussi bien sur les farmers markets du coin qu’aux restos organic de Brooklyn qui raffolent de ses algues marines et de sa viande sans hormones. "Ici, on fait tout à la main, explique ce néo-fermier au look tout droit sorti d’un catalogue Urban Outfitters. On cultive nos produits avec beaucoup de soin et on espère inciter à une alimentation de qualité." 
Car, avant de regarder les tomates pousser et d’aller chasser dans la forêt, Chris était cuisinier. Il sillonnait les villes du monde entier, de New York à Rome, en passant par la Californie, où il officiait dans les meilleurs restos. Jusqu’à ce printemps 2011. "Beetlebung Farm appartenait à mon grand-père depuis 1930. Quand il est mort, à 97 ans, il était en pleine santé. Ça m’a fait réfléchir. J’ai eu envie d’avoir une vie aussi saine et aussi belle que la sienne." Chris décide alors de revenir à la terre de son enfance et de reprendre le flambeau. Mais à sa manière.

Agriculteur slasheur

Après une première année "chaotique mais joyeuse", au cours de laquelle il rencontre Emma, une "artiste typographe/poète" qui devient sa collaboratrice puis sa petite amie, il relance la Beetlebung Farm. Sa stratégie : multiplier les activités. "Aujourd’hui, être simple fermier ne suffit pas. Pour gagner sa vie, il faut être créatif et débrouillard." Résultat : ensemble, ils lancent les Greenhouse dinners, organisés sous une grande serre au milieu du potager. "On n’est pas officiellement un restaurant ; on n’a même pas de fourneaux aux normes ici ! Mais l’objectif, c’est vraiment de créer des repas qui ne peuvent exister qu’à Martha’s Vineyard. J’utilise tout ce que je trouve dans mon environnement", explique Chris. Les locavores se refilent l’adresse et on vient de loin déguster ses huîtres pêchées le matin même et ses chanterelles cueillies dans les bois.
"Tout a commencé l’été dernier, quand on a fait rôtir une chèvre à la ferme. On avait invité des amis à dîner dans la serre, à la belle étoile. Ce soir-là, les gens ont posté des photos sur Internet, les “likes” et le bouche à oreille ont fait le reste. Et ça continue. L’autre jour, l’un de mes invités a pris une photo du repas, qui s’est retrouvée partagée 5 000 fois sur Tumblr !" Chris écrit aussi des chroniques culinaires pour les journaux locaux et fait aussi parfois chef à domicile pour les vacanciers fortunés de l’île. Résultat : tout le monde le connaît et quand la famille Obama vient passer ses vacances sur Martha’s Vineyard, c’est chez Chris que le cuisinier du président vient se fournir en produits bio.
Assez pour gagner sa vie ? "Pour l’instant, on ne roule pas sur l’or mais on s’en sort. Je redistribue tous les bénéfices aux gens qui bossent avec moi à la ferme. Je ne mets pas beaucoup d’argent de côté mais sur l’île, on peut vivre quasiment en autosuffisance. Et puis, on a toujours une bonne bouteille de prosecco sous la main !"

Un kibboutz à la sauce US

"On bosse comme des ânes, mais on mange comme des rois !", plaisante Emily, 24 ans. Elle fait partie de ces jeunes saisonniers que Chris emploie à la ferme. Ils se répartissent semis, récoltes, lavage des légumes et ventes selon les besoins, et gagnent chacun entre
10 et 20 dollars l’heure. Parmi eux, il y a Austin, 22 ans, qui vient de quitter Oakland pour se former à l’agriculture version Beetlebung Farm. Chaque matin, il imagine avec Chris un menu différent à partir des récoltes du jour. Sa fiancée, Kristina, 29 ans, aide à servir les repas du soir. "J’ai un diplôme d’ingénieur et je bossais dans le développement de produits à San Francisco. Mais je voulais faire quelque chose de plus créatif. La vie à la ferme m’a permis de développer mes sens. L’année prochaine, je vais partir étudier le parfum !"
Pas de hiérarchie, pas de postes spécialisés, ici, tout le monde met la main à la pâte et vient avec son talent. Originaire de l’Upper East Side, et adepte du woofing (travail bénévole dans une ferme bio, souvent avec hébergement en échange) Kathryn, 25 ans, travaille ici trois jours par semaine et organise des projections de ciné en plein air à la ferme." Mes potes new-yorkais m’envient, ils pensent tous que je suis en vacances ! Je dois vraiment faire de la pédagogie pour leur expliquer la partie “physique” de mon travail." Jason, "fermier/musicien", donne régulièrement des concerts sous la serre avec son groupe de folk "Peg House". La journée, il est le bras droit de Chris. A 26 ans, il organise chaque matin les semis, en fonction des prévisions météo qu’il consulte sur son iPhone. "C’est le smartphone farming !", rigole-t-il.
L’hiver prochain, il a prévu de partir s’installer dans une grande maison avec sa copine et deux autres jeunes fermiers pour cultiver ensemble leur propre parcelle de terre. Dans les champs, on croise Collins, jeune athlète de 24 ans, qui résume parfaitement l’état d’esprit qui règne ici. "Fermier, ça n’est pas un métier, c’est une passion. Moi j’aime travailler à l’air pur, ça me rend heureux. Une amie qui travaille en ville m’a envoyé un Instagram l’autre jour. C’était son bureau, tout gris. Sous l’image, elle avait écrit “ne quitte jamais la ferme”…" CQFD.

LIRE LA SUITE
Nora Mandray
Inread
Loginnn

En poursuivant votre navigation, vous acceptez l’utilisation de cookies pour disposer de services fonctionnels et d’offres adaptées à vos centres d’intérêt, dans le respect de notre politique de protection de votre vie privée. Cliquez ici pour en savoir plus.