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Livres : nos 10 coups de coeur du printemps

Un livre apocalyptique : "La constellation du chien" de Peter Heller Un livre rétro : "Des livres et une Rolls" de Francis Scott Fitzgerald Un livre enragé : "En crachant du haut des buildings" de Dan Fante Un livre engagé : "A moi seul bien des personnages" de John Irving 10

Une aventure dans les grands espaces sur fond apocalyptique, un recueil biographique sur Fitzgerald dans une Amérique délicieusement rétro, un roman sur la découverte du désir, le récit initiatique d'une jeune américaine dans les années 70, un magnifique album des meilleures photos de l'artiste d'Instagram VuThéara Kham et autres très beaux ouvrages... Voici , notre sélection des meilleurs livres du printemps, qui vous fera rêver et voyager au fil des pages.

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Un livre apocalyptique : "La constellation du chien" de Peter Heller

Un livre apocalyptique : "La constellation du chien" de Peter Heller

Avant de se lancer dans la fiction, Peter Heller a d’abord bourlingué dans tout ce que compte le monde de régions arides, inhospitalières, voire carrément dangereuses. Baroudeur de l’extrême et kayakiste chevronné, c’est sur la rocaille des chaînes péruviennes et les sommets tadjiks qu’il est allé chercher l’inspiration, en même temps que le bon air.

Dans La constellation du chien, son premier roman, Big Hig, pêcheur-rêveur amateur de poésie chinoise, est l’un des seuls survivants du désastre bactériologique qui a frappé le monde. Avec Bangley, son acolyte bourru et stressé de la gâchette, ils organisent la surveillance du Ranch, oasis de paix dans un Colorado revenu à l’état de Far West. Entre embuscades au lance-roquette et parties de chasse à la chevrotine, ce tandem viril et dépareillé s’accroche à ce qui reste quand il n’y a plus rien : l’espoir et le désir de vivre. Pourtant un jour, Big Hig craque. Aux commandes de "La Bête", coucou biplace à hélice, le pêcheur s’arrache au quotidien sécurisé de sa ferme retranchée, direction l’aventure. Ou la mort.

Entre le grand roman d’aventure et la fresque post-apocalyptique, Peter Heller nous embarque au cœur d’une épopée palpitante. Avec un lyrisme dépaysant et une audace dans l’écriture qui nous ferait presque oublier qu’il n’en est qu’à son coup d’essai, cet écrivain "de plein air" mixe avec talent et sans complexe les genres romanesques. Tour à tour contemplatif, brutal, inquiétant où même drôle, il signe ici un roman d’anticipation sophistiqué et brillant. Tremble Cormac McCarthy, la relève est arrivée !

"Est-ce que je pouvais dire que nous avions tué un jeune garçon au milieu de la nuit ? Que nous n’en avions pas fait de la viande pour le chien. Que nous avions tué une petite fille en plein jour qui me poursuivait avec un couteau de cuisine alors qu’elle cherchait sans doute mon aide. Ou que mes souvenirs de pêche à la truite dans cette rivière de la montagne, seul avec Jasper couché sur la berge, étaient sans doute mes meilleurs souvenirs. Qu’une bonne partie de tout ça est un rêve ou pourrait tout aussi bien l’être. Que je ne sais plus distinguer le rêve du souvenir. Que je sors d’un rêve pour entrer dans un autre et que je ne suis pas sûr de savoir pourquoi je continue d’avancer. Que je soupçonne que seule la curiosité me maintient en vie. Que je ne suis plus sûr de savoir si c’est suffisant." p. 255.

La constellation du chien de Peter Heller, Actes Sud, 21,90 €.

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Un livre rétro : "Des livres et une Rolls" de Francis Scott Fitzgerald

Un livre rétro : "Des livres et une Rolls" de Francis Scott Fitzgerald

1940 à Hollywood. Dans une indifférence imméritée et une déchéance teintée d’alcoolisme et de folie, Francis Scott Fitzgerald mourrait à l’âge de 44 ans, laissant inachevée la rédaction de son ultime manuscrit, Le Dernier Nabab.

Aujourd’hui, plus de 70 ans après son décès, l’écrivain dandy jouit d’une réhabilitation fulgurante et s’impose comme l’icône lettrée du milieu intello-arty. Après une entrée tonitruante dans la Pléiade en septembre dernier, une pièce de théâtre à guichets fermés sur les planches de Londres et New York, une comédie musicale à Broadway, c’est mercredi prochain, avec la projection de l’adaptation de son Gatsby en ouverture du Festival de Cannes, que Fitzgerald sera définitivement magnifié. En 3D, dans un tourbillon de strass bling-pop et sur un beat de Queen B.

Pour l’occasion, les éditions Grasset publie Des livres et une Rolls, un recueil d’interviews inédites données par le petit prince de la "Lost Generation" entre 1920 et 1936. Interrogé – surtout – après la publication en 1920 de son premier roman, L’envers du Paradis, qui fit de lui le héraut cabotin et (faussement) frivole de la jeunesse jazzy des années folles, Fitzgerald s’y révèle impertinent et drôle, parfois ronflant, toujours brillant. Et si l’on s’amuse ici de découvrir l’égocentrisme ironique de l’auteur prodige, ou même sa misogynie désinvolte, ce sont également l’angoisse d’être dépassé, une mélancolie sourde et un alcoolisme ravageur que l’on voit progressivement se dessiner à la faveur des entretiens qui s’enchainent et des années qui défilent. Dans le dernier portrait du recueil, le jeune auteur charmeur a ainsi laissé place à un quadra blessé et ruiné, un écrivain sur le déclin qui écrivait dans Esquire : "De toute évidence, vivre c’est s’effondrer progressivement".

"Les filles, par exemple, sont passées de la pureté chimique à la largeur de vue, au charme intellectuel, à l’intelligence primesautière. On comprend qu’elles veuillent être intéressantes. Car il est un fait que la jeune génération ne pouvait pas négliger. Tous, ou presque tous les hommes et femmes célèbres de l’histoire – ceux qui ont laissé une marque durable – ont adopté un point de vue moral large, pour le moins. Notre génération s’est imprégnée de tout cela. Cela explique que nous voyions la jeune femme de 1920 flirter, embrasser, envisager la vie avec légèreté, dire « merde » sans rougir, courtiser le danger de façon immature (…) Personnellement, je préfère ce genre de filles. J’ai même épousé l’héroïne de mes histoires. Je ne m’intéresserais à aucune autre sorte de femme." p.33.                                                                                           

Des livres et une Rolls de Francis Scott Fitzgerald, éditions Grasset, 17 €.

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Un livre enragé : "En crachant du haut des buildings" de Dan Fante

Un livre enragé : "En crachant du haut des buildings" de Dan Fante

Après Rien dans les poches et La Tête hors de l’eau (réédités aux très rock’n’roll éditions 13ème Note), Dan Fante re-convoque Bruno Dante, son alter-ego de papier, alcoolique, dépressif et bordélique.

Après avoir écumé les bars miteux et les services psychiatriques de la plupart des hôpitaux californiens, l’excentrique Dante se lance à l’assaut de la Grosse Pomme. Une flasque de whisky dans la poche, sa machine à écrire sous le bras, le "wannabe" auteur fuit la fournaise de l’Ouest et la figure tutélaire et envahissante de son père John Dante (comprenez John Fante) : le Grand Écrivain. Successivement concierge de nuit, laveur de carreaux ou chauffeur de taxi, Dante multiplie les petits jobs et les grosses bitures. Entre deux gueules de bois, il jongle avec la folie qui le guette et l’inspiration qui le fuit. Dans un New York crasseux, peuplé d’escrocs et de losers, on suit cet antihéros à la débauche attachante qui court après l’illumination littéraire et rêve de reconnaissance dans une Amérique paumée et individualiste.

Autofiction boostée au bourbon bon marché et à la coke mal coupée, En crachant du haut des buildings résonne comme la confession féroce et drolatique d’un écorché vif. Fils de son père, mais surtout héritier de Bukowski ou Selby Jr, Dan Fante s’imprègne des marges et croque les barges. De portraits de cinglés en coups de gueule d’enragés, Fante se sert de l’écriture comme un exutoire et sa prose brutale dégorgée sans fioriture n’épargne personne. Tant mieux. Un shot de sauvagerie, à lire cul sec. Cheers !

"Tout au fond de moi, je commençais à prendre conscience de ma folie. Des souvenirs d’humiliations vieilles de plusieurs années remontaient à la surface. Les images me harcelaient et m’obsédaient, comme ces corps en décompositions dans les camps de concentration entrevus un jour sur des bandes d’actualités. Les virées obsessionnelles dans les cinés pornos, les cuites infernales, les pseudos-trous de mémoire, j’avais droit à tout. Même dans mon taxi, les images débarquaient sans prévenir. J’étais parfois obligé de me ranger sur le côté, de taper du poing sur le volant, de jurer, de brailler un bon coup pour que cessent ce cinéma et le boucan qui allait avec." p. 140.

"En crachant du haut des buildings" de Dan Fante, 13ème Note éditions, 9,50 €.

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Un livre engagé : "A moi seul bien des personnages" de John Irving

Un livre engagé : "A moi seul bien des personnages" de John Irving

Secrets de famille, exploration sexuelle et quête identitaire, dans la plupart de ses 13 romans, John Irving décline ses obsessions intimes et son ironie provocatrice. Dans A moi seul bien des personnages, l’auteur de Le monde selon Garp explore le trouble adolescent et interroge la pluralité du désir érotique...
1955 : à First Sister, dans l’austère Vermont, Billy Abbott est bouleversé. A 15 ans, il rêve autant de coucher avec Miss Frost, la bibliothécaire aux petits seins bourgeonnants qu’avec Kittredge, le viril capitaine de l’équipe de lutte aux muscles saillants et à l’insolente assurance. Mais d’émois masturbatoires en premiers "béguins contre nature", Billy se laisse happer par le bouillonnement de son désir naissant. Malgré la culpabilité qui l’étouffe, le jeune garçon, devenu un adolescent biberonné au théâtre de Shakespeare et aux romans de James Baldwin, va apprendre à accepter son statut de "suspect sexuel" et à imposer sa bisexualité dans une Amérique puritaine en pleine libération sexuelle.
De la pudibonderie des années 50 aux eighties de Reagan ravagées par le Sida, en passant par l’exaltation libertaire de la décennie 70, sur près de 50 ans et 500 pages, John Irving esquisse le portrait d’un homme qui s’affranchit et d’une communauté qui s’émancipe. Gay, trans, trav’, ou bisexuel, du Vermont à l’Espagne, de Vienne à New York ; dans cette éloge à l’altérité et à la tolérance, l’auteur, avec un engagement jubilatoire et une révolte opportune, interroge les genres et les identités sans pour autant se départir de l’idée qu’au final, le vrai sujet de cette histoire, ça reste l’amour. Un roman de circonstances, somme toute.

"À l’époque, mes amis et amants gays pensaient tous que celui qui se proclamer bi n’est en réalité qu’un gay qui garde un pied dans le placard. Alors, vers dix-neuf ou vingt ans, je suppose qu’il y avait une part de moi qui le croyait aussi. Pourtant je savais que j’étais bisexuel, tout comme je savais que j’étais attiré par Kittredge, et de quelle façon. Mais, au tournant de la vingtaine, je réfrénais mon attrait pour les femmes, comme je l’avais fait auparavant pour le sexe masculin. Malgré mon jeune âge, je pressentais sans doute déjà que les bi étaient suspects ; peut-être serons-nous d’ailleurs indéfiniment perçus comme des personnages équivoques, toujours est-il que nous l’étions à ce moment là."

A moi seul bien des personnages, de John Irving, éditions du Seuil, 21,80 €.

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Un livre émancipé : "Trop de bonheur" d’Alice Munro

Un livre émancipé : "Trop de bonheur" d’Alice Munro

Depuis 1968 et la publication de son premier recueil de nouvelles (La danses des ombres heureuses, éd. Rivages), la Canadienne Alice Munro s’est imposée comme le témoin privilégié d’une féminité contemporaine et cabossée. Dans les 13 livres qui composent son œuvre, récompensés par une dizaine de prix prestigieux, elle décline les héroïnes en fuite et malmenées, en rupture mais émancipées. Infanticide, tromperie et perversion, dans son nouveau recueil, Trop de Bonheur, la romancière s’empare de situations d’apparence ordinaire qu’elle s’évertue à faire dégénérer subtilement. De Doree, femme de ménage traumatisée par le meurtre de ses trois enfants perpétré par son mari aliéné, à Sofia Kovalevskaya, mathématicienne russe du XIXe siècle dont elle romance le destin tragique et romantique, c’est une galerie de portraits aussi sophistiqués que dérangeants que l’on découvre ici.

A l’image de la troisième nouvelle du recueil, titrée Wenlock Edge. On y suit le quotidien studieux d’une jeune étudiante, bouleversé par l’arrivée de l’excentrique Nina, de son manteau en poil de chameau et de son intriguant protecteur octogénaire. A la faveur d’une froide nuit d’hiver, l’étudiante se retrouve à dîner nue face au vieillard à l’élégante lubricité. "Puis-je vous demander s’il vous plaît, de ne pas croiser les jambes ?" n’hésite-il pas à suggérer à son invitée (ingé)nue. Et c’est là tout le talent d’Alice Munro : d’une phrase astucieuse ou d’une réplique inquiétante, la romancière fait basculer l’ambiance de ses récits et précipite ses héroïnes dans une réalité altérée malsaine, tragique et menaçante. Pour notre plus grand plaisir.

"C’est terrible, pense Sofia. Le sort des femmes est terrible. Et que dirait cette femme si Sofia lui parlait des nouvelles luttes, du combat des femmes pour le droit de vote et l’accès aux universités ? Elle risquerait de répondre que telle n’est pas la volonté de Dieu. Et si Sofia la pressait de se débarrasser de ce Dieu pour aiguiser son esprit, ne la regarderait-elle pas avec une certaine pitié obstinée, mêlée d’épuisement, en disant : "Mais alors, sans Dieu, comment pourrons-nous mener cette existence ?"

Trop de bonheur d’Alice Munro, éditions de l’Olivier, 24 €.

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Un livre initiatique : "Une adolescence américaine, chronique des années 60" de Joyce Maynard

Un livre initiatique : "Une adolescence américaine, chronique des années 60" de Joyce Maynard

En 1971, Joyce Maynard a 18 ans. Jeans pat d’éph et tignasse patchouli, comme la plupart des ses camarades de Yale, elle écoute Bob Dylan sur vinyle, rêve de Katmandou et découvre la petite mélodie de Sagan. Celle qui deviendra la maitresse de l’auteur mythique et reclus, J. D. Salinger, mais aussi l’une des romancières les plus emblématiques de sa génération, n’est alors qu’une adolescente un brin naïve. C’est avec un mélange d’inconscience et de culot, qu’un soir d’automne, la jeune Joyce adresse une lettre au directeur du New York Times, pour lui suggérer de lui commander un article. Quelques jours plus tard, la réponse arrive : "Nous aimerions que vous écriviez sur ce qu’a représenté  pour vous le fait de grandir dans les années soixante." Le 23 avril 1972, l’article paraît dans le New York Times Magazine. Pour Joyce Maynard, c’est le début d’une carrière d’écrivain mais aussi le point de départ d’Une adolescence américaine, carnet intime et générationnel d’une "girl from the North Country".

Des premiers pas sur la Lune aux chicaneries de jeunes filles, en passant par l’avènement du rock, Maynard alterne ici témoignage historique, confession adolescente et chronique culturelle. Souvent subtile et perspicace, parfois maladroite et péremptoire, la jeune auteure s’impose néanmoins comme le témoin attentif et légitime des teenagers de la middle class des sixties. Amour, sexe, drogue, musique et mal-être adolescent, derrière le tableau d’une époque charnière dans l’histoire américaine, Joyce Maynard esquisse surtout le portrait intemporel d’une jeunesse universelle, qui n’a pas pris une ride.

"Les Beatles nous ont apporté quelque chose de plus que la musique. Et même beaucoup plus, je crois. D’abord, ils ont fait entrer les jeunes dans l’Histoire – celle de la presse, pour commencer. Par le biais des Beatles, nous avons pris une sorte de contrôle, nous avons pu agir. Grâce à eux, nous avons ressenti pour la première fois que la jeunesse était un pouvoir – de ceux qui peuvent lancer des moratoires, empêcher Lyndon B. Johnson de se représenter aux élections et réunir deux millions de dollars pour le Bangladesh sans dépendre des ainés. Pour cela – et pour la gloire qu’ils nous ont donnée –, nous leur rendons grâce."

Une adolescence américaine, chronique des années 60, de Joyce Maynard, éditions Philippe Rey, 17 €.

7 /10

Un livre e-llustré : "PointOfVuth" de VuThéara Kham

Un livre e-llustré : "PointOfVuth" de VuThéara Kham

230 000 followers, 10 000 likes en moyenne et plus de 1380 clichés. En moins de deux ans, VuThéara Kham est devenu le premier "Instragrammeur" de France et un véritable phénomène des internets.

C’est en février 2011 que le trentenaire normand installé à Paris découvre l’application aux filtres vintages des branchés 2.0. Pour ce webdesigner de formation, capteur CCD, obturateur et zoom optique sont alors des termes barbares qui renvoient aux pages obscures des tréfonds du site Darty. Il n’a jamais touché un appareil photo de sa vie. En deux clics pourtant, il installe l’appli à 1 milliard sur son Iphone 4 et commence à shooter la rue du Louvre, proche de son agence, pendant ses pauses déjeuner. En skate, en vélo ou à pied, l’Iphotographe se met à écumer la capitale. Des ruelles graffées du 18ème aux bords de Seine pittoresques en passant par la Tour Eiffel qui l’obsède, VuThéara matraque, retouche (légèrement), recadre (surtout) et publie sur son compte presque quotidiennement. En quelques semaines, son nombre de followers explose, les likes suivent et les galeristes pointent leur nez. En décembre 2011, il expose à la Soho Gallery for Digital Arts à New York, puis à la Galerie Daniel Templon à Paris et au festival MAP de Toulouse. Aujourd’hui, Les Éditions de la Martinière publie PointOfVuth, une sélection de 169 de ses instantanés.

Du Paris de Brassaï à l’insolite Israël, en passant par New York, l’Irlande verdoyante ou son Cambodge d’origine, VuThéara compile le meilleur de ses deux années de shooting frénétique. De derrière son Smartphone, l’instragrammeur star s’amuse des reflets, mixe les lumières et sublime la géométrie urbaine. Subtil, élégant et résolument moderne, VuThéara bascule les codes de la photo d’Art et nous rappelle qu’un bon photographe, c’est d’abord et surtout un regard original. On like.

Point of Vuth de VuThéara Kham, éditions de La Martinière, 16 €.

8 /10

Un livre volcanique : "Impurs" de David Vann

Un livre volcanique : "Impurs" de David Vann

Après l’Alaska et le froid polaire de ses deux précédents romans, Sukkwan Island (Gallmeister, 2010) et Désolations (Gallmeister, 2011), David Vann nous précipite en pleine fournaise californienne. Avec Impurs, il continue son exploration de l’aliénation familiale et de la folie humaine. Été 1985. A Carmichael, banlieue de Sacramento, en plein cœur de la Californie aride et désertique, Galen, 22 ans, vit seul avec sa mère. Pour échapper à l’amour suffocant de celle-ci, le jeune homme écoute des cassettes sur son Walkman et s’excite sur les romans-photos du magazine Hustler. Entre deux querelles teintées de frustration, le quotidien de Galen est rythmé par les visites de sa tante et de sa cousine Jennifer, nymphette provocatrice et sensuelle. Rancœur, cupidité, inceste et non-dits, c’est à l’occasion d’un trip en famille que l’impureté de chacun des membres de cette fratrie "white trash" va se révéler. Pour le fragile Galen, c’est le début d’une descente aux enfers irrémédiablement tragique.

"Familles, je vous hais." C’est peut-être avec cette phrase d’André Gide qu’on pourrait le mieux définir l’édifice littéraire que bâtie David Vann depuis son premier roman. Après le couple et le père, c’est aujourd’hui à la figure de la femme, et plus particulièrement de la mère, que s’attaque l’auteur américain. En radioscopant jusqu’à l’obscène la dégénérescence malsaine de la relation d’une mère et son fils, David Vann plonge son lecteur au coeur d’un tourbillon dément et signe un psychodrame aussi asphyxiant que réussi.

"On en pouvait jamais savoir ce qu’on allait ressentir une heure plus tard, ou ce que quelqu’un allait dire au cours d’une conversation, et cet effet était encore amplifié par sa mère. Leurs conversations pouvaient passer de la banalité à la folie pure en quelques secondes. Il ne savait pas pourquoi cela ne se produisait qu’avec elle. Elle l’appelait petit poussin et, la minute suivante, menaçait  de la jeter à la rue. Et quand il se sentait en colère contre elle, sa fureur surgissait d’une source terrible, d’un endroit dont on ne soupçonnait même pas l’existence, et qu’on ne connaissait pas, et il s’y noyait soudain.
Galen voulait être en paix avec sa mère. Il voulait être en paix. Mais dès qu’il s’approchait d’elle, il avait envie de la tuer
." page 114.

Impurs de David Vann, éditions Gallmeister, 23,10 €.

9 /10

Un livre sulfureux : "Pornographia" de Jean-Baptiste Del Amo

Un livre sulfureux : "Pornographia" de Jean-Baptiste Del Amo

Dans la chaleur suffocante des nuits tropicales, un homme explore les ruelles crasseuses d’une ville de bord de mer. Sur les trottoirs esquintés, aux terrasses des cafés et jusqu’aux tréfonds des bordels nauséabonds, les sourires édentés des putains sans âges s’étirent sur leurs visages ravagés ; les corps des gitons boisés s’entassent en un amas de chairs obscènes et rutilantes. Au détour d’une passe au rabais, le narrateur fait l’amour à un garçon aux muscles noueux et au torse ambré. Bien après l’orgasme, la beauté farouche de l’adolescent continue de le hanter. Débute alors une quête fiévreuse au cœur d’une cité labyrinthe, infernale et fantasmée.

En citant Le Sexe et l’Effroi de Pascal Quignard en épigraphe du texte, Jean-Baptiste Del Amo rappelle qu’à l’origine, en grec, "pornographie" signifie simplement "peinture de prostitué(e)s". Et c’est exactement ce qu’il s’emploie à faire ici. Dans ce court texte, sorte de poème en prose kaléidoscopique et nerveux, Del Amo croque ces tapins à l’hideur majestueuse et sublime la dépravation des corps et des âmes. De sa plume licencieuse, presque visuelle, il signe un texte charnel où la violence des images suggérées est magnifiée par le souffle lyrique des mots qui l’écrive. Quatre ans après Une éducation libertine (Gallimard, 2009), premier opus flamboyant d’audace récompensé par le Prix Goncourt du Premier Roman, et la publication l’année dernière du très convainquant Le Sel (Gallimard), Jean-Baptiste Del Amo enracine ses obsessions littéraires pour le stupre et la fornication et confirme son statut de jeune prodige des lettres hexagonales.

"Je me vois surgir à travers les putains du front de mer et ceux de la vieille ville, travesti, transfiguré, mystifié. Il m’arrive de douter qu’ils n’aient jamais existé autrement qu’en moi-même. Je les porterais alors avec la détermination farouche d’une mère. Ma chair leur servirait d’écrin, mes organes de retables que les plus secrets de mes sucs poliraient et orneraient d’une nacre noire." p. 99.

Pornographia de Jean-Baptiste Del Amo, éditions Gallimard, 14,50 €.

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Un livre cash : "Superman est arabe" de Joumana Haddad

Un livre cash : "Superman est arabe" de Joumana Haddad

Joumana Haddad, poète et journaliste libanaise, n'a pas peur. Dans son livre Superman est arabe, qui fait suite à son ouvrage J'ai tué Shéhérazade, le propos part du singulier de l'existence d'une femme arabe consciente pour atteindre l'universalité d'une condition féminine étouffée. Elle, Joumana Haddad, en tant que petite fille, adolescente, puis femme, tient à s'exprimer sur sa vision du monde, et du monde arabe en particulier. Elle qui dédie son livre à ses deux fils, Mounir et Ounsi, les encourageant à devenir de "vrais hommes" plutôt que des "super-hommes" et dézingue la société machiste dans laquelle elle vit. Mais loin d'être un simple essai qui dénonce, le livre de Joumana Haddad est parsemé de poésies, interludes, citations, qui nous font explorer aussi bien la psyché de la femme écrivain rêveuse que la voix de la militante révoltée pour les droits des femmes. De la genèse religieuse au Printemps arabe en passant par l'institution du mariage, elle défie avec, à l'appui, sa propre expérience de femme insoumise et insatisfaite, les institutions patriarcales d'un monde machiste. Et loin de profondément dénigrer les hommes, Haddad croit et n'espère qu'une chose : l'avènement d'une masculinité digne de son nom, qui saura, de par sa force et sa sérénité, faire la part belle aux femmes, avec dignité et liberté.

"Je ne cherche pas à convaincre les hommes tyranniques de ce que les femmes ne leur appartiennent pas, ni corps ni esprit : du moins, pas tant que certaines femmes resteront persuadées du contraire. Je ne cherche pas à prouver aux femmes en burqa qu'elles sont victimes d'un lavage de cerveau et de l'oppression patriarcale. Je ne cherche pas à prouver aux filles Playboy qu'elles sont victimes d'un lavage de cerveau et de l'oppression patriarcale. Ni à révéler le double langage de nos sociétés et institutions. Pour que le précepte "Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits" trouve à s'appliquer, il faut d'abord que nous soyons vraiment des êtres humains. Visiblement, certains sont nés sans posséder ce don. (…) Mon unique but est de jouir de mon droit d'être moi-même, tel que je l'ai choisi. (…) Vivre et me dévoiler toute nue, nue comme un poème jaillissant d'un utérus. Et c'est tout." p.30

Superman est Arabe : De Dieu, du mariage, des machos et autres désastreuses inventions de Joumana Haddad, Actes Sud, 20€.

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