Entretien avec Sébastien Tellier, visionnaire pop

Alors que The Whitest Boy Alive répétait son live, Sébastien Tellier est arrivé sur le port de Calvi et, au Théâtre de Verdure, entre deux taffes, deux riffs et deux gorgées de bière, il nous a parlé alcool, musique et plaisirs.

Le concert de Sébastien Tellier au Théâtre de Verdure à Calvi
© Matthew Oliver - Bethsabée Krivoshey

Si je fouille dans ta barbe, je trouve quoi ?
L’autre jour, j’ai réussi à accrocher mes clefs de voiture. Je les ai jetées en l’air et elles ont atterri dans ma barbe, coincées. Mais là, je viens de manger deux carpaccio d’affilée donc je pense que tu peux y trouver du parmesan et du bœuf.

Cela fait quoi d’être Sébastien Tellier en 2012 ?
Malgré moi je représente une génération, la mienne, qui a soif de plaisir et qui joue avec les codes de la société, comme je joue avec la pop par exemple. On veut s’amuser avec les codes, pas tout changer mais s’amuser et prendre du plaisir, donc je crois que je suis devenu un peu comme Daniel Balavoine… Je rappelle aux gens que la société c’est la nôtre, que le monde nous appartient, qu’on peut en faire ce qu’on veut et qu’il faut qu’ils soient libres.

Certains journalistes, notamment à la télé, ont pris très au premier degré tes déclarations et le ton de tes chansons. Comment tu l’as vécu ?
Je ne comprends pas qu’on puisse prendre sérieusement un mouvement, mon mouvement, dont l’intro vient d’une chanson qui s’appelle « Pépito Bleu »… Donc si quelqu’un prend Pépito Bleu au sérieux, c’est qu’il a de graves problèmes dans sa tête, du genre sur-demeuré.

On peut toujours rejoindre ta secte ?
Ce n’est pas une secte, c’est un mouvement. L’inscription se fait sur internet mais il y a eu trop de demandes et le site a explosé, on est en train de le réparer. Puis j’ai en ce moment des problèmes avec le gouvernement, à cause de notre système de donation, j’ai le fisc sur le dos… C’est vraiment très difficile de prouver que ce que je fais ce n’est pas pour mon profit, mais pour faire du bien à l’humanité.

Comment fait-on du bien à l’humanité ?
Je reste sur le même projet de créer un parc d’attractions pour adultes avec cet argent. Qu’enfin les adultes puissent s’amuser véritablement. Je ne vois pas pourquoi on s’amuserait moins que les enfants.

Quel est ton dernier amusement ?
Je suis artiste alors je m’amuse souvent quand même, presque toute la journée. Là je m’amuse et ce soir aussi, sur scène je vais m’amuser. Tout à l’heure, j’ai fumé un joint avant l’avion, je me suis bien amusé. En fait, c’est surtout quand je regarde les autres que je me dis qu’il faut de l’amusement. Quand j’étais jeune et très pauvre je m’incrustais aux fêtes des écoles de commerce pour boire des bières gratuites, et je regardais les autres, les gens normaux, qui n’étaient pas musiciens et je me disais : "que font ces gens-là ?"

Et si tu n’étais pas musicien, quel serait ton métier ?
Probablement scientifique. Je voudrais trouver des solutions à la vie, rendre les choses éternelles, et surtout trouver une solution pour oublier le passé.

Crois-tu en Dieu ?
Je crois que la matière sombre est une forme de dieu, et que cette énergie-là est une énergie de dieu. On a le droit de croire au Père Noël, et croire tous les dieux qu’on veut dans mon mouvement. Moi je me suis créé mon dieu bleu, et je suis très à l’aise avec.

Quelles sont tes inspirations au moment de composer un album ?
Mes propres idées, mon point de vue sur le monde, et sur comment être au sommet. Quand je compose, je me fabrique un podium, je vais au bout de mes fantasmes, moi j’écoute totalement mes fantasmes, je me crée des immensités… Parfois sur scène j’ai l’impression d’être Moïse, la toute puissance, sans me la jouer hein, j’ai l’impression d‘avoir des talents surnaturels, et qu’il se passe des choses mystiques. Mais par-dessus tout je reste un mec de banlieue, et je ne me détache pas de mes racines, je suis un nouveau riche, un parvenu, et il faut un esprit de nouveau riche pour aimer la musique, et en faire de la bonne. D’ailleurs, la noblesse est mauvaise en musique, il faut vraiment aimer ce qui brille.

Sinon, t’écoutes quoi en ce moment ?
J’écoute beaucoup de Grace Jones, tous ses albums et des compilations. Et Julio Iglesias ! Julio Iglesias, bien qu’il ait vendu des millions d’albums, il est rejeté par les pros alors que c’est fantastique ce qu’il fait, et dans ses live, l’ampleur musicale du mec est bluffante. Entre chaque chanson il fait des blagues pourries mais formidables, du genre "quand j’étais jeune, il y a trois ans"... Julio Iglesias, c’est le premier européen qui, avant la série Miami Vice, a compris l’esprit de Miami, est parti s’installer là-bas pour vivre la belle vie clinquante entouré de yachts et de filles, en portant un costume blanc…

Et quels sont tes livres de l’été ?
Je ne lis plus. J’ai beaucoup lu ado, parce que j’étais dans une école catho, alors on nous gavait de littérature, les Pagnol et tout ça… Maintenant je suis dégoûté, pour rêver il me faut autre chose qu’une histoire, comme Je voulais juste rentrer chez moi, l'autobiographie de Patrick Dils (victime d’une erreur judiciaire, ndlr) où l’on apprend que sa première expérience sexuelle c’est un viol en prison, et son premier repas une fois sa liberté retrouvée, c’est une pizza chez Pizza Hut. Ca, ça m’intéresse. Le parcours des gens me fascine, le 11 septembre… Mais à chacun ses périodes, si ça se trouve je dirais l’inverse dans 4 ans. Ado j’aimais Antonin Artaud, Barjavel, Flaubert, René Char, Stephen King... Or, lire aujourd’hui pour moi c’est un calvaire, je préfère mater un dvd d’Hélène et les garçons, franchement.

Selon toi, que sont des vacances réussies ?
De la bonne nourriture et de l’alcool de qualité. Par exemple, du champagne Belle Epoque et du sodabi, un alcool de palme qu’on boit dans les cérémonies vaudou, qui vient du Bénin. T’oublies tout, c’est l’absinthe africaine, t’es parti pour la nuit avec ça. Et sinon tu vas dans les hauteurs de Neuchâtel en Suisse où il y a encore des fabriques d’absinthe, à l’ancienne que tu prends avec un sucre, et là tu te fais des grands délire d’alcool, comme avant.

Et pour finir, tu te vois comment dans dix ans ?
Déjà, plus musclé, parce que je me suis enfin mis au sport, et avec la barbe plus blanche. Et bizarrement, j'ai peur de la mort, mais je suis pressé d’être vieux. J’ai toujours fait un art de vieux, je suis mal à l’aise avec les jeunes, les DJs et tout ce délire… En fait, je pense que je suis fait pour vieillir.