Audrey Tautou : "Je ne choisis jamais mes rôles à la légère"

Dans Thérèse Desqueyroux, le dernier film de Claude Miller, décédé en avril dernier, Audrey Tautou incarne l’un de ses plus beaux rôles. Elle s’explique.

Interview : Audrey Tautou
© DR - Olivier De Bruyn

2013, année Tautou ? Il y a de ça… Dans les prochains mois, on retrouvera l’actrice dans deux films fébrilement attendus : Casse-tête chinois, le nouveau Cédric Klapisch et L’écume des jours, l’adaptation forcément délirante du bouquin de Boris Vian signée Michel Gondry. En attendant, l’actrice incarne le rôle-titre de Thérèse Desqueyroux, l’ultime opus de Claude Miller, décédé en avril dernier, peu après le tournage… Dans cette adaptation intense du classique de François Mauriac, elle incarne une héroïne provinciale des années 20, mariée à un bourgeois engoncé dans sa bêtise. Une femme dont les désirs d’échappée belle s’écrasent contre les murs des traditions et du machisme. Une partition qui ne ressemble à aucune autre pour la comédienne, admirable de la première à la dernière scène. Audrey Tautou revient sur cette expérience qui l’a marquée pour toujours.

Est-il vrai que Claude Miller n’imaginait que vous dans le rôle de Thérèse ?
Audrey Tautou : Quand il m’a contactée, il n’avait pas encore écrit de scénario. Avant de commencer, il voulait savoir si j’étais tentée… Il m’a envoyé le roman de Mauriac, que je n’avais jamais lu, et un très bref synopsis où il m’expliquait pourquoi il souhaitait se lancer dans l’aventure.

Vous a-t-il dit pourquoi il désirait vous engager à ce point ?
Non et je ne le lui ai pas demandé. Cela ne me serait pas venu à l’esprit. Je ne me pose jamais la question du "Pourquoi ? " quand des réalisateurs me sollicitent. Et je ne la leur pose pas non plus.

Qu’est-ce qui vous attirait dans ce personnage ?
D’abord le portrait de cette bourgeoisie atroce, avec sa cruauté, son hypocrisie, sa bêtise, sa confiance absolue dans ses traditions établies depuis des lustres. Concernant Thérèse, j’étais fascinée par sa complexité, sa perdition, sa méconnaissance d’elle-même. En fait, Thérèse n’est pas dans sa vie et elle ne sait pas pourquoi… En elle, il y a un conflit entre son obéissance, sa docilité face à l’autorité, et le mépris qu’elle éprouve pour le désolant spectacle qu’elle a devant les yeux.

Thérèse est murée dans le silence. Comment incarne-t-on une telle partition ?
Dans cet univers, rien ne passe par le verbe ! Thérèse a compris qu’il ne servait à rien de parler. Non seulement personne ne l’écoute, mais de surcroît, si elle se risquait à prendre la parole, personne ne la comprendrait. Son trouble et sa souffrance, elle les porte sous sa peau, elle les cache derrière ses yeux. Comme elle survit dans une solitude absolue, j’ai considéré, de mon côté, qu’elle devait se parler à elle-même.

C’est-à-dire ?
Les questions que Thérèse se pose, il me fallait les imaginer et les écrire. Pour chaque scène, j’avais donc rédigé un dialogue intérieur, rien que pour moi. Je savais exactement ce qu’il fallait que je pense pour telle ou telle séquence.

Des Thérèse, vous pensez qu’il en existe beaucoup aujourd’hui ?
Oui. Des gens qui subissent un destin tragique à cause de leur famille, de l’hypocrisie, des conventions, de la peur du qu’en-dira-t-on. Des gens qui passent à côté de leur vie sans jamais avoir le courage de s’extraire ou de s’opposer. Il y a beaucoup de femmes dans cette situation. Certains hommes aussi… A part les calèches et les costumes, il n’y a pas de différences entre la réalité de Thérèse Desqueyroux et celle vécue aujourd’hui par beaucoup de personnes. Il n’y a rien de poussiéreux dans cette histoire.

On a l’impression que vous avez abordé ce rôle avec une implication totale.
Je ne choisis jamais mes rôles à la légère, mais un tel engagement et un tel désir, je ne les avais encore jamais éprouvés. Incarner Thérèse me demandait d’explorer des zones très différentes de celles que j’avais arpentées auparavant. A ce moment de ma vie et de ma carrière, j’ai pris comme un cadeau de la part de Claude Miller de pouvoir aller vers quelque chose d’aussi fort et d’ambigu.

Vous choisissez scrupuleusement vos rôles. Cette expérience vous a-t-elle confirmé dans votre exigence ?
Elle n’a pas besoin d’être confirmée… J’ai toujours été ainsi et j’ai le sentiment que je ne changerai pas. Je suis bien trop entière pour me lancer dans un projet sans être sincèrement convaincue. Le côté : "le scénario n’est pas super, mais mon rôle est bien, j’y vais.", ce n’est pas moi du tout…

Thérèse Desqueyroux de Claude Miller, avec Audrey Tautou, Gilles Lellouche, Anaïs Demoustier… Sortie en salle le 21 novembre.